Vieillir (1)

Source: Jean Garneau , psychologue. Tiré du magazine électronique " La lettre du psy" Volume 4, No 4: Avril 2000. www.redpsy.com

La vieillesse est une réalité qui nous touche tous, que nous le sachions ou non. Plus on avance en âge, plus elle s'impose à notre conscience malgré le fait qu'on cherche généralement à l'éviter. Notre corps est souvent le premier à nous lancer des avertissements qui deviennent de plus en plus insistants. C'est ensuite notre vie sociale et familiale qui nous force à en prendre conscience. Plus on va, plus la vieillesse devient incontournable.

Quelles sont les raisons fondamentales pour lesquelles nous sommes si souvent portés à nier cette réalité? Quels sont les défis que l'âge nous apporte à tous, tôt ou tard? Comment est-il possible de vivre cette tranche de vie d'une façon satisfaisante, enrichissante ou même épanouissante?

Les enfants ont hâte de grandir et ils s'emploient de leur mieux à développer les nouvelles habiletés qui correspondent à devenir «des grands». Ils trouvent interminables les journées où ils n'apprennent rien. Les adolescents ont beau afficher souvent un souverain mépris des adultes, ils aspirent à faire partie de leur monde. Leur contestation du monde des adultes est, au fond, une façon d'en prendre possession. Le temps ne passe pas assez vite à leur goût.

Même les jeunes adultes ont généralement tendance à vouloir vieillir; ils ont hâte d'avoir les connaissances et les habiletés que procure l'expérience. Ils continuent d'apprendre, de se perfectionner et de travailler à s'améliorer. Ils trouvent aussi que le changement n'arrive pas assez vite.

Mais à partir d'un moment, notre regard sur l'âge change radicalement. Le passage du temps cesse d'être synonyme de croissance. Il acquiert la signification de détérioration, d'arrêt, de retraite et de mort. Le temps ne sert plus à grandir mais à rétrécir. Et tout à coup, les années semblent trop courtes. On a l'impression de se faire voler les jours qui disparaissent trop vite dans le passé.

La théorie de la relativité s'appliquerait-elle aussi à notre perception de la durée des jours? Qu'est ce qui explique un tel changement de perspective?

La vieillesse incontournable

Pour l'enfant, l'adolescent ou le jeune adulte, la vieillesse est une réalité étrangère qui appartient à un autre univers. Ils ont beau apprécier souvent le contact avec les vieux, ils les considèrent comme appartenant à une espèce différente. C'est comme s'il y avait un changement de nature, une cassure, entre leur vie et la vieillesse qu'ils voient chez les autres. La vieillesse, c'est bon pour les grands-parents.

Puis ils deviennent des adultes «mûrs» et sont «dans la force de l'âge». La vieillesse n'est pas encore un concept qui s'applique à leur vie; elle est devenue l'affaire de leurs parents. Ils sont amenés par ceux-ci à en prendre conscience de façon plus aiguë, mais ça reste l'affaire des autres. Ils voient cette vulnérabilité du haut de leur «force de l'âge».

Et plus les années s'additionnent, plus il devient difficile de ne pas être concerné. On a beau s'occuper à autre chose et s'efforcer de continuer sa vie de la même façon, l'âge nous rattrape inexorablement.

C'est d'abord la force de nos muscles et notre endurance qui nous désertent dans des situations de plus en plus nombreuses et nous forcent à nous rendre à l'évidence. Les rides et les cheveux blancs se multiplient et nous renvoient une image moins familière. La jeunesse nous quitte.

Puis, c'est notre environnement humain qui nous rappelle l'écoulement du temps. Nos parents meurent, les enfants nous quittent, certains collègues prennent leur retraite. Et de plus en plus souvent, les plus jeunes nous traitent avec un respect qui nous garde à distance. Il n'est plus possible de fermer les yeux: la vieillesse nous guette au prochain tournant.

Ce virage est difficile. La plupart des gens voudraient nier cette réalité devenue évidente et continuer leur vie comme avant. On se surprend à imaginer revenir en arrière, à songer à ce qu'on ferait d'une nouvelle vie. C'est presque comme si la suite de la vie n'avait aucune importance, aucune valeur.

Le refus de vieillir

En fait, la vieillesse est souvent vécue comme un ghetto. À partir du moment où on en est «atteint», c'est comme si on n'avait plus de place dans l'univers des autres. On est neutralisé par une politesse et un respect où il est facile de déceler le refus d'entendre les aînés et de les considérer comme des adultes véritables. Il n'est pas nécessaire de réfléchir longuement pour constater que la société s'occupe des «aînés» de la même façon que des enfants: elle les garde occupés et décide tout pour eux.

Ces raisons sociales sont déjà de bonnes raisons pour refuser la vieillesse de toutes nos forces. Mais elles ne sont pas les plus importantes. En réalité, le fait de vieillir nous confronte, nous prive et nous menace dans ce que nous avons de plus cher. C'est surtout cette bataille intérieure qui nous pousse à refuser cette étape de notre vie.

Les confrontations

Pendant une grande partie de notre vie, l'âge correspond à un accroissement de nos capacités. Nos limites physiques, intellectuelles, professionnelles et sociales sont continuellement repoussées pendant une quarantaine d'années.

Mais peu de temps après, c'est le phénomène inverse qui se manifeste. Nos forces commencent lentement à diminuer, nous n'avons plus autant d'endurance et d'énergie qu'auparavant. Insidieusement, nos limites commencent à se faire sentir plus souvent et à rétrécir nos possibilités. C'est physique, mais c'est aussi mental: notre mémoire n'est plus aussi fiable, notre concentration n'est plus aussi facile à soutenir. Notre endurance diminue dans l'effort intellectuel comme dans l'effort physique. Ces diminutions de performance peuvent facilement avoir un effet considérable sur notre confiance et notre estime de nous-mêmes. C'est alors notre personne qu'on considère comme diminuée.

Et les mêmes réalités nous atteignent au plan professionnel et social. Notre environnement professionnel est de plus en plus occupé par des plus jeunes qui y prennent de plus en plus d'importance et de pouvoir. Déjà inquiétés par nos limites plus contraignantes, nous pouvons facilement nous exclure discrètement des groupes les plus intéressants et les plus dynamiques. L'expérience accumulée ne suffit plus tout à fait à compenser pour les nouveautés que les jeunes apportent avec eux. Et si on doit alors se chercher un nouvel emploi ou un nouveau partenaire de vie, il est très difficile de croire que quelqu'un voudra de nous.

Le fait de vieillir nous confronte directement à nos limites. Il n'est plus possible de les ignorer car nous les touchons presque quotidiennement. Il est de plus en plus futile de les nier, car elles se manifestent dans des secteurs de plus en plus nombreux de notre existence. Si nous étions jusque là portés à refuser nos limites, le réveil est particulièrement brutal. Il faut maintenant les voir, de gré ou de force.

Les privations

En plus de nous forcer à admettre nos limites, le fait de vieillir nous prive de plusieurs plaisirs qu'on prenait jusque là pour acquis. Considérée sous cet angle, la vieillesse nous lèse directement dans la qualité de notre vie.

Dans la plupart des cas, ces privations se manifestent d'abord physiquement. Pour certains, c'est la fréquence plus grande des malaises et maladies physiques qui constitue la première forme de cette privation. Pour d'autres, l'approche de la ménopause a le même effet. Alors qu'on considérait notre santé et notre bien-être physique comme un état normal auquel les exceptions étaient rares, on découvre peu à peu que les moments où nous en sommes privés sont de plus en plus nombreux. On ne peut se lancer dans des activités nouvelles sans en payer le prix en courbatures pendant plusieurs jours. On ne peut commettre d'imprudences sans se faire mal. Et même lorsqu'on ne fait rien d'inhabituel, on se retrouve souvent avec des douleurs ou des maladies. Le malaise devient presque l'état le plus normal.

Et plus on avance en âge, plus on perd des proches auxquels on tenait. Nos parents, nos amis et nos collègues sont de plus en plus nombreux à tomber malades ou à mourir. C'est comme si nos liens avec les personnes qui nous entourent devenaient plus fragiles, chaque personne pouvant toujours nous être enlevée par la maladie. Le fait de renoncer à des personnes auxquelles nous étions attachés devient un défi de plus en plus fréquent.

Les menaces

Et avec l'affaiblissement qui fait partie du vieillissement, on est menacé par des dangers de plus en plus nombreux. Nos forces diminuées nous permettent moins bien de nous défendre devant les multiples agressions qui font partie de la vie. Nous sommes moins forts devant la maladie, mais également devant les personnes qui veulent nous contraindre à suivre leur volonté. Que ce soit devant les abus des organismes publics, ceux des voleurs et des escrocs ou devant les défis d'une chaussée glissante, on est plus vulnérable. C'est de plus en plus régulièrement qu'on a le sentiment d'être sans défense.

Et au fond de toutes ces vulnérabilités qui prennent une place croissante dans notre quotidien, on entrevoit à l'horizon la perte d'autonomie et la mort qui approchent irrémédiablement. On repousse autant qu'on le peut ces questions désespérantes, mais les événements qui les rappellent à notre attention se font de plus en plus nombreux, de plus en plus fréquents...

Réaction à cet article:

Question: Cet article fait une approche plus négative que positive, voire un peu désespérante du sujet traité. Pourquoi?

Réponse: Comme je le souligne en évoquant les enfants, tout dépend de la signification qu'on accorde au fait de vieillir. C'est désespérant si on n'accepte pas qu'il y ait un début et une fin à notre vie et que la seule bonne solution est de vivre pleinement et réalisant ses aspirations. Dans la mesure où on relève vraiment les défis existentiels que l'âge nous rappelle, la vieillesse devient une étape très satisfaisante au cours de laquelle on continue à se développer et à s'épanouir.

Mais pour ça, il faut faire face à des réalités difficiles que nous avions toujours évitées jusque là. Parmi les quatre défis fondamentaux, c'est celui que nous refusions le plus qui devient alors notre principale tâche de croissance. Les personnes qui assument vraiment ces quatre aspects de leur vie sont très rares. Alors, il n'est pas étonnant que la tentation de reculer ou de démissionner soit forte lorsqu'on se retrouve confronté à celui des quatre qui nous semble le plus inacceptable.

Ces défis de l'existence sont des réalités qui peuvent être extrêmement angoissantes si on tente de les nier. Mais ils sont également des tremplins vers une force intérieure et un épanouissement libérateur lorsqu'on les assume vraiment. En fait, chacun de ces défis ouvre la porte à des satisfactions profondes autrement inaccessibles. Par exemple, plusieurs de ceux qui ont frôlé la mort le savent, il faut accepter la réalité de la mort pour apprécier la valeur de chaque moment de vie et en profiter vraiment.

Les enfants n'ont pas cette difficulté: ils n'ont pas vraiment à décider s'ils veulent grandir ou non. La nature s'en charge! Mais dans le cas des personnes qui vieillissent, la nature se contente de leur rappeler avec insistance certaines réalités qu'elles avaient jusqu'alors réussi à nier. Elles ont la capacité de continuer à nier malgré tout. C'est donc uniquement par choix qu'elles peuvent faire de leur vieillesse une autre étape d'épanouissement et, par là, accéder à de nouvelles satisfactions jusque là inaccessibles. C'est ainsi que la croissance ne finit qu'avec la fin de la vie: on travaille jusqu'à la fin à s'assumer complètement.

Ce qui est vraiment déprimant, toutefois, c'est le fait que bien des personnes refusent l'invitation à élargir leur capacité de vivre. Mais c'est leur liberté réelle qui rend cette option possible. Et il faut avoir le choix entre oui et non pour être capable de dire oui. Il faut donc accepter l'existence de ce choix individuel d'évitement pour que les options de croissance soient possibles.


À suivre dans le prochain numéro de Virage:
Vieillir (2) - les quatre défis fondamentaux de l’existence: la finitude, la liberté, la solitude et la mort. Et pour terminer: la confrontation sereine.

Virage, Volume 6 Numéro 1, Automne 2000

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