Source: Louise Sarrazin. Le Bel Âge, novembre 2003
N’est-ce pas le moment idéal, quand on prend sa retraite, pour réfléchir à la qualité de vie que l’on veut s’offrir et à l’équilibre personnel que l’on veut atteindre? Arrêtons-nous pour nous interroger sur nos priorités.
À l’approche de la retraite, nombreux sont ceux qui ont le goût de vivre différemment. Étourdis par la difficile conciliation «travail et famille» qui est encore parfois leur lot, ils sentent qu’ils perdent, dans cette course effrénée, l’essence même de la vie. En eux le désir de se la couler douce fait surface comme une bouée dans le flot des trop nombreuses activités et responsabilités qui ponctuent leur quotidien.
Loin de vouloir s’adonner au farniente, ils essaient plutôt de pratiquer une vie active tout en se ménageant du temps pour eux et pour choisir leurs projets.
Dans quelques semaines, Fernand Ouellet, coordonnateur au Centre de ressources en éducation aux médias, fera partie des retraités. Comme beaucoup d’autres, le travail a constitué une part importante de sa vie: il y a consacré 33 ans. Dernièrement, un séjour à Cuba a redessiné ses priorités. Pour cet homme qui n’a jamais compté ses heures de travail, les destinations soleil étaient une vraie perte de temps... jusqu’à ce qu’il en découvre les vertus!
Habitué à des horaires surchargés et à des délais serrés, il s’est senti déstabilisé les premiers jours. À 6h30, il était déjà sur la plage, cherchant à combler ses heures avec efficacité... «J’ai pris trois jours à me resituer et à savoir comment je m‘appelais, dit à la blague Fernand. Trois jours à me convaincre que je ne perdais pas mon temps en me faisant plaisir.
Au lieu de lire des rapports, j’ai commencé à lire un livre, puis deux. Un nouveau rythme s’est installé. Je me suis dit que j’avais le droit de me la couler douce.»
Comme pour beaucoup d’autres, ce temps d’arrêt a permis à Fernand de se retrouver. Car il est facile de se perdre dans le dédale des activités, des obligations et des tâches à accomplir...
«Quand on a été encadré toute sa vie, explique Sheryl Gaudet, travailleuse sociale et thérapeute conjugale et familiale, on a une tendance naturelle à se donner des obligations. On développe des automatismes. Pour mieux vivre, il faut apprivoiser la notion du temps que l’on s’accorde. Beaucoup de gens arrivent à la retraite sans avoir pris soin d’eux. Ils ressentent l’effet cumulatif de cette attitude. Devenir maître de son temps permet de faire de la prévention et constitue une transition plus douce vers la retraite.»
L’art de trouver du temps pour soi, ça s’apprend! Danielle Lemay, agente de recherche et de planification socio-économique pour le gouvernement du Québec, essaie de le pratiquer depuis quelques années. Se la couler douce, pour elle, équivaut à travailler quatre jours par semaine, même si ce choix implique qu’elle peut passer à côté de certaines promotions ou se voir offrir des dossiers moins importants. Elle préfère plutôt profiter de ce temps reconquis pour faire des activités qui lui permettent d’équilibrer sa vie, comme le jardinage ou la rénovation. «En fait, explique-t-elle dans un grand sourire, je ne me la coule pas douce du tout car je m’agite constamment, mais ces activités-là, complémentaires à ma vie professionnelle et familiale, me font du bien. Quand mes muscles me font souffrir, après une grosse journée passée à jardiner, je ressens moins le stress lié à mon travail!»
Dans une société marquée par la performance, il n’est pas toujours facile de se donner cette permission. Ayant atteint la cinquantaine, Roselyne Landry, recherchiste à Télé-Québec, se félicite des choix qu’elle a faits plus jeune. Au début de la trentaine, alors qu’elle travaillait les soirs et les fins de semaine comme journaliste pour la Presse Canadienne, elle décide d’oeuvrer comme contractuelle, laissant de côté la sécurité professionnelle. De journaliste, elle devient aussi recherchiste. «Dans le milieu où je travaille, explique Roselyne Landry, il semble normal d’aspirer à un poste de cadre, de réalisateur ou de journaliste. Si tu n’as pas ces aspirations, on pense que tu manques d’ambition. On me trouve chanceuse car j’ai du temps pour moi. Tout le monde aimerait se la couler douce, mais beaucoup ne sont pas prêts à remettre en cause leur sécurité ou leurs choix. On valorise l’action, mais pas la contemplation...»
«J’assume mes décisions et je profite de la vie sans culpabilité. Je ne m’ennuie jamais. Je m’accorde le droit de profiter du moment présent.» À 56 ans, Louise Panneton se donne aussi cette autorisation morale. Il lui a fallu revoir sa conception du travail. Enseignante, elle estime que son travail l’habitait beaucoup trop. Longtemps, sa petite valise rose, pleine de travaux à planifier ou à corriger, l’a suivie soirs et fins de semaine à la maison. Jusqu’au jour où elle a senti le besoin impératif de s’arrêter et de reprendre possession de ses pensées.
Ces pauses régulières lui ont permis de changer son regard sur la vie. «J’ai pris conscience que lorsqu’on est dans la performance, on oublie de bien veiller sur soi. La bienveillance est devenue un mot que j’affectionne particulièrement. Faire quelque chose que j’aime, aller à mon rythme plutôt que de toujours essayer de répondre aux besoins des autres m’ont fait le plus grand bien.»
Cultiver cet état d’esprit exige un travail sur soi. Cela touche nos attitudes et nos valeurs. On est habitué à se définir par rapport aux autres, au travail et aux choses que l’on acquiert. Mais en vieillissant, on apprécie le fait de sortir du moule...
Fernand Ouellet abonde dans ce sens. «Après avoir appartenu à tes parents, à ta famille, à ton patron, voilà que, tout à coup, tu t’appartiens. Aujourd’hui je sens que je coupe le cordon ombilical me reliant à mes obligations. Je me mets au monde, j’apprivoise le rythme que la vie devrait avoir, je reprends mon droit d’action et mon droit de parole. Et j’ai encore beaucoup de choses à dire. Cette fois, ce sera la parole de Fernand!», conclut-il avec un clin d’oeil.
Se la couler douce, sans culpabilité, est un rêve accessible. «Il suffit de revoir ses schèmes de valeurs afin d’aménager un style de vie qui nous convient, estime Sheryl Gaudet. D’ailleurs, le gouvernement donne le ton en s’intéressant à la semaine de quatre jours. Cela ouvre la porte aux gens qui ont le goût de prendre soin d’eux. À la retraite, on ne devrait pas chercher à être aussi occupé que lorsqu’on travaillait. Il ne faut pas meubler son esprit à tout prix. Il faut plutôt s’offrir une qualité de vie.»
Mettre un peu de douceur dans sa vie devient un leitmotiv auquel on décide d’accorder toute l’attention qu’il mérite. On apprend à retrouver le plaisir des gestes quotidiens. Respirer, marcher, cuisiner, manger, faire une sieste: autant d’activités qui deviennent un enchantement.
«À la petite école, on avait deux récréations, note Sheryl Gaudet, une le matin, une autre l’après-midi. Adulte, il faut retrouver ses réflexes d’enfant: s’offrir des pauses, au moins deux fois par jour, sortir de la maison, jouer, en quelque sorte.» Faire renaître son âme d’enfant, quel beau projet! Alors pourquoi remettre à plus tard le droit de vous la couler douce?
Virage, Volume 9 Numéro 4, Été 2004
L'Association canadienne pour la santé mentale - Chaudière-Appalaches
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