Source: Par Hervé Anctil, Revue Notre-Dame, Mai 2003.
La famille ne fournit pas d'expériences extatiques. Les rencontres familiales n'ont rien à voir avec la bande de jeunes, les raves techno ou la manif. C'est pourtant un lieu de communion essentiel. La «tribu familiale» reste, dans notre imaginaire et dans notre cœur, l'abri, le terrain protégé, le territoire fondamental, celui de notre identité première. Elle nous ramène à ce que lon est, essentiellement. On peut être soi dans sa famille, complètement, sans fard, sans artifice; ceux-ci ne serviraient de toutes façons à rien parce qu'on serait «démasqué» tout de suite si l'on voulait se faire passer pour quelqu'un d'autre.
Que devient le terroir familial qui nous était si familier et qui, malgré les bouleversements récents qu'il a connus, reste si fortement imprégné dans notre imaginaire? Qu'advient-il des liens de parenté, des rapports intergénérationnels? La solidarité familiale s'est-elle essoufflée avec la transformation de la famille?
Oui, certes, la famille a changé dans sa forme. On connaît l'ampleur de ces changements. Les familles d'hier étaient composées de deux parents qui vivaient ensemble toute leur vie. Plusieurs familles d'aujourd'hui sont «éclatées», ce qui suppose un autre mode de relation parents-enfants-grands-parents. Les familles d'hier étaient généralement nombreuses, celles d'aujourdhui comptent un ou deux enfants.
Les familles d'aujourd'hui sont «à géométrie variable», selon l'expression consacrée, c'est-à-dire qu'elles empruntent diverses formes. Mais les liens d'attachement filiaux, les relations entre générations, les liens de parenté, la mémoire familiale n'ont rien perdu de leur essence.
Les familles d'aujourd'hui s'organisent différemment, explorent de nouveaux modèles de relations, adaptent les rituels d'hier, en inventent de nouveaux, pour célébrer la venue dun nouveau-né, marquer un moment important, sceller une union, etc. Cette exploration repose toujours sur la même assise: la relation parent-enfant (qu'ils vivent ensemble ou séparément et sur les relations intergénérationnelles. Encore et toujours, la solidarité familiale semble être restée au rendez-vous, malgré les bouleversements.
Oui, la solidarité se porte plutôt bien dans la nouvelle tribu familiale, si l'on regarde de près. Il faut dire que les liens intergénérationnels n'ont jamais connu une si grande amplitude dans l'Histoire: nous avons collectivement gagné près de 20 ans en longévité au cours du dernier demi-siècle. Ce faisant, plusieurs enfants d'aujourd'hui connaissent non seulement leurs grands-parents, mais leurs arrière-grands-parents. Le terrain est donc propice aux transferts intergénérationnels. Et ces transferts sont importants.
Entre parents et enfants d'abord: c'est connu, les parents d'aujourd'hui soutiennent plus longtemps leurs enfants que ceux d'hier. Depuis la crise du début des années 80, l'âge auquel les jeunes quittent le foyer familial n'a cessé de s'élever, et ce, davantage chez les garçons que chez les filles. Il faut dire que les familles sont beaucoup moins nombreuses qu'hier et que la sécurité économique est devenue une valeur importante dans la société actuelle. En plus du soutien résidentiel, parents et grands-parents se mobilisent souvent pour venir en aide financièrement aux jeunes. Une étude économique sur les familles à trois générations a démontré que les transferts privés entre générations circulent en sens inverse des transferts publics, c'est-à-dire que les plus âgés remettent en quelque sorte à leurs descendants, sous forme de dons, les transferts qu'ils reçoivent de l'État. Les trois générations s'échangent aussi des services matériels. Au moins la moitié des gens âgés reçoivent l'aide régulière de leurs enfants et petits-enfants pour de menus services. Quant à ceux qui éprouvent de la difficulté pour accomplir des tâches de la vie quotidienne, ils ont recours à l'aide d'un membre de leur famille, le plus souvent la fille ou la belle-fille.
Mais les grands-parents d'aujourd'hui ont beaucoup changé par rapport à ceux qui les ont précédés. Les nouveaux grands-parents accèdent à ce statut vers la cinquantaine alors qu'ils sont encore actifs et qu'ils ont, en moyenne, encore trente ans devant eux. La grand-parentalité n'est donc plus directement associée à la vieillesse. Elle est le fait d'un groupe d'hommes et de femmes en bonne santé, qui bénéficient pour la plupart d'une sécurité financière et qui sont disponibles pour leurs enfants et leurs petits-enfants.
Autre fait important, les grands-parents d'aujourd'hui ont vécu les transformations sociales et culturelles de la seconde moitié du XXe siècle. Les femmes tout particulièrement ont acquis un nouveau statut, dans la société et dans la famille, lorsqu'elles ont investi le marché du travail. Elles et leur conjoint ont éduqué leurs enfants dans un climat de dialogue qui rompait avec les relations d'autorité des générations précédentes.
La distance qui sépare les grands-mères et les grands-pères d'aujourd'hui des générations suivantes s'est donc rétrécie. Ce rapprochement constitue un terrain propice pour les connivences. Aussi, l'apport des grands-parents dépasse très souvent l'aspect strictement matériel de l'aide qu'ils fournissent. Ils donnent, comme leurs prédécesseurs l'avaient fait, une assise identitaire à leurs petits-enfants, et leur offrent de plus un territoire de dialogue et d'échanges.
La modernité, l'État-providence et les remous du couple ne semblent donc pas avoir affaibli les relations de parenté. Ils en ont seulement transformé la nature. De nouvelles formes de réciprocité se sont établies, qui marquent les relations affectives, les échanges matériels, la vie au quotidien.
Les «tribus familiales» d'aujourd'hui affichent certes un visage fort différent de celles d'hier. Les rassemblements familiaux du temps des fêtes, du congé de Pâques ou des vacances estivales nous étonnent parfois par la diversité des liens qui unissent les participants. Mais la rencontre n'est jamais fortuite ou gratuite. Elle se tisse toujours autour d'un noyau de base: les relations de parenté, la filiation, les relations intergénérationnelles. Elle perpétue une mémoire: l'histoire de vies entrecroisées, remplies d'objets, de lieux de résidence connus, de bonheurs et de malheurs partagés.
Les rapports intergénérationnels et les liens de parenté restent notre premier héritage. Ils continuent, aujourd'hui comme hier, de jouer un rôle fondamental dans la construction de notre identité personnelle et dans le fondement de nos liens sociaux. La tribu familiale, quelle qu'en soit sa forme, demeure notre abri, notre territoire protégé.
Virage, Volume 9 Numéro 1, Automne 2003
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