La Honte «Je ne m’en remettrai jamais!»

Source: Marie-Josée Lacroix, Le Bel Âge, oct. 1993.

Pas toujours facile d’accepter les décisions et les comportements de nos grands enfants! Surtout quand nos propres convictions s’en trouvent heurtées de plein front... Comment couper le cordon sans couper l’amour?

«Je divorce; je veux me remarier avec mon nouvel amour. Un Arabe. Non, vous ne le connaissez pas».

«Monsieur, il est possible que votre fils arrive chez vous en état de crise. Il s’est enfui du Centre. Oui, ça peut arriver en cours de désintoxication».

«Maman, ma décision est prise, je change de sexe».

«Maman, je suis enceinte! On va se marier avant que j’accouche».

La nouvelle arrive, l’âme chavire. Personne n’est à l’abri des mauvaises surprises. Mais il semble que la blessure soit plus profonde quand ce sont nos enfants qui en sont la source. Bien sûr, on est plus ou moins écorché selon la gravité du geste et ce que nous dit notre code moral. On ne réagira pas de la même façon en apprenant le divorce de sa fille, après seulement six mois de mariage, qu’en voyant la photo de son fils à la une d’Allô Police. Mais qu’on juge le comportement honteux ou simplement embarrassant, pourquoi fait-il si mal?

Des rêves brisés

«Au départ, chaque parent a une image idéalisée de son enfant, rappelle la psychologue Lucie Martin. Quand le rejeton s’en éloigne trop, c’est comme si quelque chose s’écroulait». L’exemple de Roland , le père d’Anne, est éloquent. Son plus cher désir avait été d’avoir une fille. Une fille qui se marierait, mènerait une vie rangée comme tout le monde et lui donnerait peut-être des petits enfants. Or un jour, il y a dix ans, Anne lui apprend qu’elle est lesbienne. Profondément blessé dans son orgueil, Roland s’est senti déshonoré, humilié. La nouvelle a été un choc dont il ne s’est pas remis.

Pourtant, n’est-il pas utopique de croire que nos enfants épouseront sans broncher nos principes et nos valeurs? C’est bien ce que Gabrielle et Julien ont constaté, après avoir appris que leur fille vivait en concubinage: «Le premier choc passé, mon époux et moi avons réfléchi à notre relation avec notre fille et nous avons décidé de lui faire confiance, d’accepter son choix, se souvient Gabrielle. Cela semble banal aujourd’hui, mais ça se passait il y a plus de 20 ans! Et ce n’était pas exactement la mode...»

Mais quand il s’agit d’un choix de vie qui ne blesse personne d’autre que nous-mêmes, nous n’avons aucune prise, ni aucun droit sur cette décision de l’enfant. Gabrielle et son époux l’avaient bien compris: «D’accord ou pas, qu’est-ce que ça aurait changé? Et mettre un terme à nos relations avec notre fille nous aurait fait davantage souffrir».

Respectons-nous

La question est de savoir ce qui dans la balance pèse le plus: mon orgueil et mon autorité ou mon amour pour l’enfant? «Tenter de comprendre puis accepter, cela ne signifie pas être d’accord», précise Mme Martin. Le parent n’a pas à renier ses principes. De toute façon, l’enfant ne lui demande pas ça. Quand on a compris que tout ce qui est en jeu est le respect mutuel, n’est-il pas plus facile de maintenir la relation? C’est bien ainsi que la mère d’Anne voyait les choses: «Je ne m’attendais pas à l’homosexualité de ma fille, mais je crois qu’il lui faut vivre selon son orientation. Sinon, comment s’épanouira-t-elle?» C’est sans doute là seule attitude à adopter si nous aimons notre enfant pour lui même et non pour la somme de rêves dont nous l’avions paré, même inconsciemment.

Aux rêves déçus, irréalisés parce que souvent irréalisables, s’ajoutent des attentes. «Nous nous sommes tellement sacrifiés, ce ne serait que normal...» Mais n’est-ce pas mettre la barre un peu trop haut? Miner d’avance le terrain des relations? Jacques est devenu médecin afin de plaire à son père pour qui «donner un médecin» à la société était une sorte de consécration. Un peu comme autrefois on donnait un fils ou une fille à l’Église. À la mort de son père, Jacques laisse tomber la médecine pour s’adonner à sa véritable passion, l’ébénisterie. Dans la famille on a chuchoté: «Son père en serait mort!» On n’avait pas compris que Jacques avait retardé sa décision pour ménager l’orgueil de son père. De la même manière, Anne avait attendu longtemps avant d’annoncer son orientation sexuelle: elle craignait la réaction de son père.

Chut! Les voisins!

Et puis quoi encore! La mère du médecin devenu ébéniste a été très heureuse de voir son fils emménager dans une ville éloignée. Ainsi, ses amies ne sauraient rien de ce «revirement dérisoire».

Blanche, elle a trois fils dont l’un est homosexuel. Quand il lui a appris la nouvelle, elle l’a assuré que ça ne changeait rien à leur relation, qu’elle ne l’aimait pas moins. Puis elle lui a demandé de ne pas ébruiter «ça» dans la famille. Par la suite, Blanche n’a plus jamais abordé le sujet. Ni avec l’enfant marginal ni avec ses frères, qui pourtant ne le condamnent absolument pas. Et les parents du transsexuel, comment imaginer qu’ils ont le goût de crier sur les toits que leur fils Paul se nommera Paule? Ou les parents d’une toute jeune mère célibataire, ils se vanteraient de ce qui vient d’arriver à leur fille? Bien sûr que non. Nous sommes tous portés à avoir la même réaction: «N’en parlons pas, qu’est-ce que le monde dirait?» Est-ce à dire que la pression sociale et le qu’en-dira-t-on seraient les premiers responsables de notre gêne, de notre honte?

La psychologue Lucie Martin préfère une autre analyse: «Un proverbe dit que personne ne peut nous faire sentir inférieur si nous n’y croyons pas d’abord un peu nous même... Il en va de même pour la honte: nous avons honte de ce que nous jugeons nous même honteux, condamnable. Ça révèle en quelque sorte ce que nous sommes, ce que nous croyons important. Non, la pression sociale ne déclenche pas la honte, mais elle la renforce».

Jeter l’ancre

À quoi donc s’accrocher? Si on veut éviter de trop dériver, il serait peut-être bon de jeter l’ancre un moment, puis de s’interroger. Au fond,qu’est-ce que ce comportement de mon enfant change vraiment dans ma vie? Et, surtout, pourquoi? Et moi, est-ce que je souscris vraiment à tout ce bagage moral qui m’incite à le juger avec sévérité? Ne me l’a-t-on pas simplement imposé? L’ai-je adopté sans faire le tri? «C’est un peu comme lorsqu’on déménage, propose Lucie Martin; on ne transporte pas tous ses biens simplement parce qu’on en est propriétaire. On fait un choix, en ne conservant que ce qui répond encore à ses besoins.»

Quand Gabrielle rappelle que l’union de fait n’était pas exactement à la mode il y a 25 ans, elle sous-entend «à cause des préceptes religieux». Quinze ans plus tard, son autre fille a à son tour emménagé avec son ami, et sans choquer personne! Gabrielle est toujours croyante, mais sa foi ne s’encombre plus des préjugés moraux d’avant-hier. Elle vit une religion «dépoussiérée», comme la plupart des chrétiens d’aujourd’hui.

Que notre embarras ou notre honte soit lié ou non à des principes religieux, il ne fait jamais de tort de revoir la racine de nos valeurs.

Et si on découvrait qu’on a honte pour rien? Il est bien possible que cet examen nous aide à larguer le sentiment de culpabilité qui nous hante trop souvent. Et pourquoi ne pas profiter de cette période de réflexion pour parler avec l’enfant qui nous «dérange», afin de lui permettre d’expliquer ce qu’il vit et ce qu’il ressent? Car, peu importe son âge, celui qui se sait rejeté souffre lui aussi.

Non coupable

Le sentiment de culpabilité est souvent plus lancinant encore lorsque l’enfant a commis un délit, un acte à la fois socialement et moralement répréhensible. Comment accepter que notre enfant bascule à ce point?

Le fils de Gisèle a été incarcéré après avoir été reconnu coupable de fraude: «On se demande toujours ce qu’on n’a pas fait et ce qu’on aurait dû faire. Puis, à force de s’interroger, on constate qu’on a fait notre possible. Mais ça fait mal quand même.» C’est aussi la conclusion des psychologues qui assurent que les parents font toujours de leur mieux au moment où ils doivent agir. Bien sûr, ils font des erreurs à l’occasion. Et il est normal qu’ils n’arrivent pas à répondre à tous les besoins de leurs enfants. Selon Lucie Martin, «il ne s’agit pas de s’accuser et d’avoir du remords. Il est plus utile de se demander comment on a vécu la relation avec l’enfant, de relever ce qu’on lui a donné de positif. L’important est de faire le point sur cette relation, d’échanger». Parler d’un problème le dédramatise toujours, aide à évacuer la douleur. En réfléchissant bien, on découvrira sans doute diverses causes au comportement délinquant de l’enfant. Sa place dans la famille, par exemple. «Il est irréaliste de penser qu’on puisse s’occuper de chaque enfant de la même façon, affirme Lucie Martin. Prenez les grosses familles; c’est un peu comme une tarte: plus elle est divisée, plus les morceaux sont petits. Ajoutez à cela les affinités naturelles qui font qu’on se sent plus proche d’un enfant que d’un autre à qui, par conséquent, on accordera moins d’attention».

Et le tempérament! «Mais de qui tient-il donc? S’il ne se calme pas, il va finir en prison!» Mais personne ne vit dans une cage de verre. Nous sommes tous, y compris notre enfant, en relation constante avec les autres; et ces autres nous influencent, pour le meilleur et pour le pire. Chaque adulte, y compris notre enfant, est responsable de ses décisions, au moment où il les prend.

La porte ouverte

La plupart des intervenants (psychologues, travailleurs sociaux, policiers) s’entendent pour ne pas tenir comme coupables les parents de délinquants. En revanche, ils leur reconnaissent beaucoup de pouvoir en matière de prévention des rechutes.

Cela aussi, Gisèle l’avait spontanément compris: «Il était normal que notre fils revienne ici à sa sortie de prison. Et ce n’était pas en lui fermant la porte qu’on l’aiderait. Il a commis une faute, on ne peut rien y changer. Mais on ne peut lui jeter constamment la pierre. Je lui ai dit qu’il devait se reprendre et réparer les pots cassés. De notre coté, je crois qu’il faut l’encourager».

...ou fermée

Mais on aura beau donner l’heure juste à l’enfant - «je n’aime pas ce que tu fais, même si toi je t’aime toujours» -, il faut aussi se rendre à une triste évidence: on ne pourra pas infailliblement le récupérer. Quelquefois, on devra fermer la porte. Ce sera le cas si on se trouve aux prises avec un délinquant devenu parasite, qui gruge non seulement nos économies mais aussi notre énergie et notre moral.

Marcel et Lise avaient prévu vendre leur maison à la retraite. Ils l’ont fait, mais sans laisser d’adresse à leur fils unique, coupable de fraude; ils n’en pouvaient plus d’avoir à couvrir ses frasques. De deux maux, ils ont choisi le moindre. Mais pour un couple de parents qui réagit ainsi, combien sont encore paralysés par la fameuse culpabilité?

Un des fils de Thérèse, délinquant depuis l’adolescence, est passé de délits mineurs au vol qualifié. Quand il n’est pas en prison, il manipule sa mère, la culpabilise, la harcèle pour obtenir de l’argent. Il la visite souvent en état d’ébriété. Elle passe des nuits blanches, s’inquiète chaque fois qu’elle ouvre le journal: si elle voyait une fois de plus sa photo ou son portrait-robot...Pourtant, Thérèse n’arrive pas encore à refuser l’argent réclamé. Quand cela prendra-t-il fin, se demande sa fille qui la voit souffrir sans pouvoir la raisonner?

«Une telle situation cesse une fois que le parent a appris à dire non, sans craindre que l’enfant cesse de l’aimer, répond Lucie Martin; quand il a appris à discerner le chantage émotif de la réalité». Plus facile à dire que faire, il faut l’admettre... On y arrivera en prenant un peu de recul: «Les parents doivent se demander comment ils voient leur rôle de parents et comment ils aimeraient maintenant le vivre». Et peuvent-ils vraiment rêver de devenir des esclaves? «Il leur faudra ensuite exprimer clairement, fermement et sans ambiguïté ce message à l’enfant» poursuit Lucie Martin. Car l’enfant doit absolument être persuadé que les parents penseront à eux désormais, qu’ils ne céderont plus au chantage. Et que, par conséquent, ils ne se mêleront plus de ses affaires.

Mais cela signifie qu’on devra être soi-même bien résolu! Résolu à jeter du lest, à admettre que son rôle de parent est terminé, et que c’est le temps de passer à une autre pièce. Dans un nouveau costume plus léger.

Virage, Volume 3 Numéro 2, Hiver 1997

L'Association canadienne pour la santé mentale - Chaudière-Appalaches
Site internet: www.acsm-ca.qc.ca    Courriel: info@acsm-ca.qc.ca