Claire Gagnon
Source: Interface,Spécial Vieillissement, mai/juin 1996, Vol. 17 no 3.
Depuis six ans, elles ont scruté à la loupe le sommeil et les nuits blanches denviron mille aînés et aînées. Catherine S. Fichten, du collège Dawson et Eva Libman, de lUniversité Concordia mènent à lHôpital juif de Montréal une curieuse enquête. La mission: faire la lumière sur ce qui différencie les insomniaques des bons dormeurs, un filon pratiquement inexploré jusquici. La stratégie : trouver une thérapie qui puisse permettre aux oiseaux de nuit de gérer leurs troubles du sommeil. Sans pilule.
Victoire ! Léquipe de recherche a dabord mis la hache dans un mythe bien établi. «On croit généralement que linsomnie chez les personnes âgées est causée par le style de vie et les habitudes de sommeil», explique la psychologue Catherine S. Fichten. On pointe notamment du doigt les horaires irréguliers que sous-tend la retraite, les siestes en plein jour, le fait daller très tôt au lit ou dy paresser, la consommation de café ou de boissons alcoolisées, ou encore, le contrecoup dun événement marquant comme décès dun proche. «Or nos études démontrent que tous ces paramètres sont semblables autant chez les bons que chez les mauvais dormeurs.» Fausse piste, donc.
Il fallait chercher dautres causes. Et lon trouva. «On sest rendu compte que les différences entre les deux groupes étaient dun autre ordre, quelles touchaient davantage la personnalité des gens et leur adaptation psychologique.» Dans le jargon du métier, les scientifiques parlent ici de «facteurs cognitifs» : anxiété quotidienne, tension, dépression état dâme soucieux. Une autre découverte attendait les chercheuses en cours de route. «Il sest dégagé de nos données deux groupes de mauvais dormeurs : les personnes qui sont fortement perturbées par leur insomnie et celles quelle ne dérange pas du tout ou presque pas.» Cette dernière catégorie dinsomniaques, les personnes qui saccommodent bien de leur maigre sommeil, est la clé qui a permis délaborer une nouvelle approche thérapeutique. «Puisque nous ne pouvons pas guérir les troubles du sommeil, nous avons plutôt cherché à diminuer les souffrances qui y sont associées. Autrement dit, nous avons mis laccent non pas sur laugmentation des heures de sommeil ou la diminution du temps déveil nocturne, mais sur ce qui fait que les gens aux prises avec de pénibles perturbations du sommeil sen plaignent moins que dautres.»
Beau programme! Mais encore faut-il connaître les causes de la souffrance chez les mauvais dormeurs. Sur ce plan, deux hypothèses ont été vérifiées. Dabord, on a examiné les périodes déveil pendant la nuit qui sont de véritables supplices pour ces personnes âgées: elles se tournent et se retournent dans leur lit, revivent les activités et les problèmes de la journée, sinquiètent de tout et de rien, bref, elles ressassent des idées noires. Elles surveillent alors lheure de façon excessive et sinquiètent du manque de sommeil, ce qui accroît à mesure les difficultés dendormissement: le cercle vicieux, quoi. Ensuite, on a étudié les insomniaques en détresse, qui ont tendance à surestimer la durée du temps quils mettent à sendormir. Autrement dit, le temps pour eux semble plus long quil ne lest en réalité.
Ces deux constats ont conduit les chercheuses à imaginer un traitement axé sur une meilleure qualité du temps passé les yeux grands ouverts à attendre le sommeil de ses rêves ! Pour meubler les angoissants temps «vides», on a remis à deux groupes de dormeurs deux audio cassettes différentes: une où lon fait la lecture dun roman et lautre où lon donne des instructions pour induire une relaxation passive. Pendant deux semaines, on a demandé aux cobayes découter les cassettes si, au bout de 15 minutes, le sommeil tardait toujours à venir. «Nous cherchions ainsi à bloquer les pensées négatives et obsessives pour arriver à modifier la perception de la durée de léveil, amoindrir lanxiété et faire en sorte de briser le cercle vicieux de linquiétude de ne pas dormir, qui fait effectivement mal dormir.»
Un succès ! Lintervention, de type cognitif-behavioral, est simple, efficace et les résultats sont durables, et ce, quelle que soit la nature de la cassette écoutée. Un an et demi après avoir suivi la méthode de Fichten et Libman, les personnes âgées à létude ont toutes amélioré leur nuit de repos. En moyenne, non seulement elles ont diminué leur anxiété face à léveil, mais elles ont gagné une demi-heure de sommeil et ont coupé dune demi-heure de temps déveil nocturne. Pas mal pour une thérapie non pharmacologique ? Dautant, est-il nécessaire de la souligner, que linsomnie des personnes âgées coûte cher, car les hypnotiques et les sédatifs entraînent dimportants effets secondaires. La méthode Fichten-Libman est prête à passer à létape de lapplication. «Nous préparons un guide où lon proposera aux personnes âgées différents types de thérapies qui les aideront à composer avec leurs troubles du sommeil au lieu de les subir.»
Virage, Volume 1 Numéro 4, Été 1996
L'Association canadienne pour la santé mentale - Chaudière-Appalaches
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