Source: Simone Piuze, Le Bel âge, Juillet/Août 93
Rien à voir avec les grosses blagues! Développer le sens de lhumour, cest acquérir sagesse et sérénité, oser lancer un grand merci à la vie!
«Lhomme endure dans le monde de si atroces souffrances quil a été forcé dinventer lhumour pour se sauver du suicide»,ai-je lu quelque part. Cette phrase me revient alors que je songe à cette forme desprit si rare de nos jours hors des scènes de spectacles. Lhumour nous permet de situer tous les événements de notre vie dans la perspective de leur relativité et... den rire. Mais quest-ce vraiment que le «sens de lhumour?» Naît-on avec le sens de lhumour en héritage ou bien peut-on le développer jour après jour, épreuve après épreuve?
«Lhumour. Petit mot, grande chose. Si grande quon peut en préciser les frontières», dit Doris Lussier, humoriste et philosophe qui témoigne, à 75 ans, dune joie de vivre exceptionnelle. «Lhumour, ce nest pas seulement une blague, explique-t-il. Derrière sa légèreté se cache un sens aigu de la gravité des choses. Au-delà du mot qui fait sourire, il faut voir le fruit dune maturité intellectuelle et morale, une attitude devant le monde et, à la limite, une véritable philosophie de la vie. Je crois que lhumour est un des mots qui désignent la sagesse. Plus un homme est sage, plus il connaît et aime les êtres, et plus il a le sens de la relativité des choses de ce monde. Et moins il se prend au sérieux!»
Pour Doris Lussier, lhumour serait une tournure desprit qui porte à voir nos actions et celles des autres avec le sourire de lintelligence qui vient souligner leur relative vanité. «Lhumour, cest quand on rit... quand même!» dit-il avec justesse.
À la rigueur, vivre en «état dhumour» serait de se voir soi-même et voir le monde avec humilité et tendresse, de sorte quon puisse sourire après avoir pris du recul face à tout ce qui arrive de bon ou de moins bon. Se «décoller le nez», en quelque sorte, de lévénement, pour que la perspective se modifie. Quand on séloigne, on voit globalement, et ce qui nouait lestomac tout à lheure perd de son importance. «Il s'agit de vivre dans une attitude de joie et daccueil, peu importe lévénement», dit de son côté Mance Yanakis, une femme de 67 ans dont les proches apprécient la sérénité, une sérénité qui la fait si belle. «Avec cette philosophie, indique-t-elle, rien nest catastrophique puisque les choses sont différentes selon la perception quon peut en avoir. Parfois, un changement de perspective peut transformer totalement notre réaction première.» Ainsi, la neige qui sest éternisée en mars et en avril na pas du tout rendu Mance cafardeuse. «Quand le matin japercevais la neige, je pensais à tous ceux qui devaient se rendre travailler dans la tempête et je me disais que, finalement, javais de la chance de pouvoir rester chez-moi, bien au chaud», raconte-t-elle en riant.
La neige ce nest pas une bien dure épreuve, direz-vous... Mais il reste quune saine attitude desprit face aux pépins du quotidien nous prépare à accepter les véritables épreuves avec sérénité. Bien sûr, on ne peut rire de tout à gorge déployée. Quand meurt un être cher, difficile de se taper les cuisses. «Il reste à vivre pleinement ce deuil, dit Mance. Ça veut dire, en premier lieu, laisser sortir lémotion, afin de ne pas créer de refoulement, puis, petit à petit, voir en quoi cette séparation peut nous grandir et nous aider à mieux vivre». Et Mance de raconter la mort de son mari, emporté par un cancer il y a quelques années. «Nick ma laissé son «écoute des autres», dit-elle. Il savait écouter comme pas un, et les gens se confiaient facilement à lui. À sa mort, jai demandé à Dieu de me donner lécoute de Nick, sa formidable écoute des autres».
Mance ne le cache pas: sa grande foi laide à rester sereine et à sabandonner dans les bras de la vie. «Tant que jai lutté, seule, avec mon intelligence, mon courage et ma débrouillardise, dit-elle, «IL» ma laissée ramer. Mais arrive un jour où les forces humaines ne suffisent plus: on a besoin dun coup de pouce qui vient de «lautre côté»... Cest à 35 ans que jai pris conscience de cette grande vérité. Jétais sans le sou, mon mari narrivait pas à trouver du travail. Jai donc écrit à ma soeur, cloîtrée, et je lui ai demandé de prier. Je me sentais si petite, si démunie... Quelques jours plus tard, Nick trouvait du travail».
Mance nest pas la seule à affirmer que lhumour sans la spiritualité ne mène nulle part. «Je suis croyant mais ma foi cest lespérance: je crois mais ne sais pas, alors jespère!», dit Doris Lussier, ajoutant que Dieu est la seule question vraiment intéressante. Et il cite la prière de saint Thomas More dont voici un extrait empli dhumour:
Donnez-moi une bonne digestion, Seigneur, et aussi quelque chose à digérer. (...) Et ne permettez pas que je me fasse trop de souci pour cette chose que jappelle «moi». (...) Donnez-moi la grâce de savoir discerner une plaisanterie, pour que je tire quelque bonheur de la vie et que jen fasse part aux autres.
Pour sa part, Claude Boisvert, 53 ans, reconnu dans son milieu pour son humour à toute épreuve, dit remercier Dieu, chaque soir de la journée qui vient de sécouler. «Et quand je méveille, je lui demande de maider à passer à travers la prochaine avec le sourire», ajoute-t-il en éclatant de rire. Oui, il a éclaté de rire! Et pourtant, il vient dapprendre que sa femme doit bientôt subir une très grave opération. «La nouvelle est dure à avaler, dit-il, mais ça ne sert à rien de minquiéter. À chaque jour suffit sa peine. À quoi bon men faire à lavance? Demain nest pas encore là. Seul compte aujourdhui. Actuellement, je suis assis en face de vous. Je vous écoute. Et je savoure mon café. Linstant est bon. Le jour de lopération, je serai calme et confiant».
Tout comme il la été il y a quinze ans, quand il a partagé les trois derniers mois de la vie de son père, terrassé par des tumeurs au cerveau. «Nous qui avions toujours été en désaccord, nous nous retrouvions face à face, père et fils réunis simplement. Nous prenions plaisir à parler et une très grande tendresse nous submergeait. Nous avons appris enfin à nous comprendre». Cette épreuve a grandi Claude, lui a fait entrevoir la vie terrestre dune tout autre façon. Désormais il allait témoigner de sa joie dêtre en vie, de regarder ses enfants grandir et les fleurs pousser, il allait prendre les petits malheurs du quotidien avec le sourire et les grands avec sérénité. Il allait aussi cultiver la bonne humeur avec ses clients et avec quiconque se trouverait sur son passage. «Jaime regarder les gens droit dans les yeux, et leur communiquer ma joie», dit-il, pour ajouter aussitôt quil na pas de mérite puisquil est opticien!
Selon Claude, «quand on est de bonne humeur, on voit les êtres dun tout autre oeil, au point quon en arrive à ne voir que leurs qualités». Doris Lussier abonde dans son sens: le philosophe avoue ne regarder que les qualités de sa femme, Lili, «Ses défauts, je ne les vois pas!» dit-il en riant. Voilà sans doute pourquoi il est encore si amoureux après tant dannées. Ainsi, lhumour donne des ailes à lamour et permet de dédramatiser le quotidien tout en retrouvant son coeur denfant. En cela, il rejoint lidéal éthique du Zen qui est darriver à «un état sans crainte, de totale assurance», et de passer de lesclavage à la liberté.
Virage, Volume 2 Numéro 4, Été 1997
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