Ces petits-enfants qui deviennent les nôtres

Source: Suzanne Décarie, Le Bel Âge, novembre 1999.

Séparation, nouvelle union... Ils arrivent déjà élevés avec d’autres traditions familiales dans leurs bagages. Et voilà que l’on vient grossir le rang de leurs parfois nombreux grands-parents! Comment les accueillir pour qu’ils se sentent bien et que nous aussi, on se sente bien?

«La recomposition familiale impose aux individus d’accueillir des personnes avec lesquelles, auparavant, ils n’avaient aucun lien. La plupart du temps, cette situation provoque un malaise: que faire de ces enfants et de leur parent? Doit-on considérer qu’ils font maintenant partie de la lignée? À quels privilèges peut-on les laisser accéder? Qu’en penseront les autres membres de la famille?», se demande Gerry Marino et Francine Fortier dans La nouvelle famille, un équilibre à réinventer.(1)

Il n’est pas rare de tergiverser avant d’être vraiment à l’aise avec les nouveaux venus, petits et grands, et de réussir à les intégrer harmonieusement à sa famille. D’autant moins rare que près de 1 famille sur 10 est une famille recomposée. Ça en fait des grands-parents qui se demandent quoi offrir à Noël au fils ou à la fille du nouveau conjoint de leur enfant! Pareils ou pas pareils, les cadeaux des petits, quels que soient les liens qui nous unissent? Mais d’abord comment recevoir ces enfants sans faire de peine à ceux qui occupent déjà une place de choix dans notre cœur et sans les léser?

Savoir accueillir

Berthe a tout de suite adoré la fille du nouveau conjoint de sa fille, elle-même mère de deux enfants, et l’a intégrée dans la ronde de ses petits-enfants. Il faut dire qu’elle apprécie beaucoup son gendre qui lui semble convenir tout à fait à sa cadette. «Après des relations difficiles, elle a l’air enfin heureuse!», se réjouit cette grand-mère au grand cœur qui s’émerveille devant les finesses de ses petits et grands.

Tout le monde n’a pas la chance de Berthe. Certains ont plus de mal à considérer l’arrivée d’un nouvel amour dans la vie de leur enfant comme un événement heureux, surtout s’ils aimaient bien l’ancien conjoint. D’aucuns poursuivent d’ailleurs leur relation avec ce parent de leur petit-enfant, tout en apprenant à faire le deuil de la relation et à accepter le choix de vie de leur enfant. Car, c’est de cela qu’il s’agit, de la vie de notre enfant qui, en se transformant, vient bouleverser nos habitudes.

«Ne pas avoir fait le deuil de la relation précédente peut constituer une entrave à l’accueil», remarque la psychologue et thérapeute familiale Lyne Douville en constatant que grands-parents et petits-enfants se retrouvent en quelque sorte dans la même position, c’est à dire placés devant un fait accompli au sujet duquel on ne les a pas, ou peu, informés ou consultés.

Selon la psychologue, les croyances constituent une autre entrave à l’accueil. Pour plusieurs, la famille est une institution immuable. Changer de partenaire, surtout quand on a des enfants, ça ne se fait pas. Gilbert était dans tout ses états quand sa fille Lise lui a annoncé qu’elle quittait son mari pour aller vivre avec Pierre. «Quand on fait des enfants, on leur donne une famille», répétait-il, alors qu’il n’avait pourtant jamais apprécié le mari de sa fille. Il a depuis apprivoisé ce nouveau gendre qui s’avère un beau-père attentionné et présent.

Pour être à même de recevoir et d’être bien avec le ou les petits-enfants, on n’a pas d’autre choix que d’élargir ses convictions, d’accepter le remariage ou la nouvelle union et le nouveau partenaire. «Il faut aussi se demander ce que l’on attend de notre relation avec nos nouveaux petits-enfants», dit Lyne Douville qui invite à se fixer des attentes réalistes tenant compte tant de son histoire que de celle de l’enfant.

Ainsi, l’enfant désirera plus ou moins établir des liens selon son âge - un adolescent sera moins enclin à tisser des liens qu’un bambin -, et selon la façon dont il a vécu la séparation. S’il l’a mal vécue, s’il est en conflit de loyauté, il n’osera pas s’engager dans une relation agréable avec des gens qui ne sont ni sa mamie ni son papi. «Il faut qu’il sente que ses grands-parents-là viennent s’ajouter et non remplacer ses propres grands-parents», soutient la psychologue qui remarque que les enfants sont en général souples et ouverts aux nouvelles configurations. Certains ont même la finesse de donner un nom particulier à chacun de leurs nombreux grands-parents! Il y a grand-papa, grand-maman, papi, mamie, grand-mamie, grand-papi, papou, mamou, qui occupent chacun une place particulière dans leur tête et leur cœur.

Aimer, mais aussi se protéger...

Et les grands-parents? Quand la famille a été marquée par de fréquents changements de partenaires associés à l’arrivée et au départ d’enfants, on peut arriver à garder ses distances pour ne pas avoir mal. Mère de sept enfants, plusieurs fois grand-mère, Thérèse a dû apprendre à se détacher de fillettes qu’elle a connues petites et qu’elle aimait bien quand son fils et leur mère se sont séparés. «Ce n’est pas toujours facile!», s’exclame-t-elle. Mais que l’on rêve depuis longtemps d’avoir des petits-enfants ou que l’on considère tous les enfants comme de vrais trésors, leur arrivée est perçue comme un cadeau. Par contre, si les liens du sang sont pour nous plus importants que tout, il nous faudra du temps pour arriver à aimer les enfants des autres comme les nôtres. «Différents facteurs entrent en ligne de compte», dit Lyne Douville qui a plus d’une fois vu des grands-parents succomber aux charmes de leurs «vrais» ou «faux» petits-enfants!

Mais il faut prendre son temps, se donner le temps de s’apprivoiser et ne pas croire que cet amour surgira instantanément, et surtout ne pas l’exiger. «On veut que tout le monde s’entende bien et s’aime tout de suite!, dit Gilles Cloutier, psychologue, thérapeute conjugal et familial. Mais c’est à force de rencontres, de communication et de discussions que le contact et les liens s’établissent peu à peu.» Il est ainsi peut-être illusoire de croire que Noël sera extraordinaire si l’on n’a pas vu les petits-enfants de l’année... Il faut d’abord que les liens ait été développés et cultivés (voir Comment construire des ponts).

Tous égaux?

Plusieurs grands-parents se forcent à aimer tout le monde également. Comme si l’on pouvait aimer de la même façon un enfant que l’on connaît à peine... «S’ils aiment leurs propres enfants, les grands-parents deviendront sensibles et attentifs aux besoins des nouveaux petits-enfants», dit Gilles Cloutier. Quels sont ces besoins? Être inclus dans la nouvelle grande famille, s’y sentir accueilli, sentir que l’on s’intéresse à eux.

Mais cette attention doit tenir compte des différences de liens. Ce qui permettra, par exemple, de donner des cadeaux plus dispendieux à ceux que l’on connaît depuis plus longtemps. «Dans la mesure où il reçoit aussi un cadeau qui lui fait plaisir, un enfant est capable de comprendre que d’autres ont de plus beaux cadeaux que le sien», assure Gilles Cloutier.

Thérèse a toujours considéré que, rapportés ou non, les enfants qui vivent avec ses enfants sont ses petits-enfants. Quand on lui demande combien de fois elle est grand-mère, elle les inclut spontanément. Ce qui ne l’empêche pas de donner plus, aux fêtes, à ses descendants directs. «Cela me semble légitime. Je ne pense pas que les autres en soufrent», dit-elle en reconnaissant être particulièrement attachée à certains enfants «rapportés» arrivés très jeunes dans la famille.

«La famille recomposée fournit à l’enfant l’occasion de voir sa famille s’agrandir. En ce sens, elle partage certaines qualités que l’on connaît volontiers à la famille étendue d’autrefois: accès à un plus grand nombre de personnes dans l’entourage immédiat, possibilités accrues d’entraide et d’affection, sentiment d’appartenance à un ensemble plus vaste. Sans doute s’agit-il ici du gain le plus important pour l’enfant. Et si tout se passe bien, il saura rendre positivement ce qu’on lui a donné», écrivent Gerry Marino et Francine Fortier dans La nouvelle famille, un équilibre à réinventer.

Pour faciliter leur arrivée dans cette nouvelle grande famille, Lyne Douville suggère d’abord d’agir avec eux comme on le ferait avec les enfants de nos amis. En faisant preuve d’ouverture, de curiosité, d’intérêt, mais sans avoir d’attentes préconçues. Surtout au cours des premiers contacts. Puis, le temps fera son œuvre.

(1) La nouvelle famille: un équilibre à réinventer par Gerry Marino et Francine Fortier, J'ai lu, 1997.

COMMENT CONSTRUIRE DES PONTS PLUTÔT QUE D’ÉRIGER DES MURS

PAR GILLES CLOUTIER, PSYCHOLOGUE, THÉRAPEUTE CONJUGAL ET FAMILIAL

  1. Croire à l’importance de son rôle. Dans la famille reconstituée, les grands-parents sont des éléments stabilisateurs. Les enfants vivent rarement un conflit de loyauté face à leur papi et mamie qui peuvent les approcher facilement s’ils leur accordent de l’attention. Souvent, les enfants développent un lien affectueux avec un grand-parent plus rapidement qu’avec le nouveau conjoint. Les nouveaux grands-parents peuvent alors les aider à mieux connaître leur nouveau parent.
  2. Demander aux nouveaux conjoints quelles attentes ils ont quant au rôle que les grands-parents peuvent jouer. Les parents peuvent aider les grands-parents à mieux connaître les enfants et leur donner indications et conseils pour qu’ils agissent au mieux auprès d’eux.
  3. Inviter occasionnellement les nouveaux petits-enfants à faire des activités agréables seuls à seuls pour établir un contact particulier.
  4. Créer des occasions où la grande famille se retrouve ensemble pour favoriser l’intégration des nouveaux petits-enfants.
  5. S’intéresser aux activités des nouveaux petits-enfants et en discuter avec eux.
  6. Respecter le rythme des nouveaux petits-enfants. Ne pas forcer la porte. Plus timides, plus méfiants, certains se laissent apprivoiser plus lentement que d’autres.

Virage, Volume 8 Numéro 2, Hiver 2002

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