On a l’âge de son coeur

Source: Suzanne Décarie. Le Bel Âge, mars 2000.

On peut maintenant faire bien des choses qui étaient impensables il y a seulement quelques années à moins d’avoir été une originale ou un excentrique. Rester jeune le plus longtemps possible est dorénavant à la portée de tous.

À 60 ans, Micheline est allée faire du rafting avec son amoureux dans les bouillons d’une rivière tumultueuse. Hélène a sillonné l’Inde en train avec son vieil ami Édouard. Louis et Marie s’apprêtent à partir sac au dos pour quelques jours de randonnée en montagne où ils coucheront dans de modestes et rudimentaires refuges. Tous font non seulement des choses que leurs parents n’auraient jamais même imaginé faire tant elles leur auraient semblé déplacées, mais ils ont aussi l’air beaucoup plus jeune qu’eux au même âge.

Pour rester jeune le plus longtemps possible

Se garder en bonne forme physique, être en santé, avoir des activités et des projets qui nous tiennent à coeur: autant de conditions qui aident à rester jeune longtemps. Mais rester jeune, c’est bien autre chose aussi. En fait, c’est en écoutant Jean-Paul et Thérèse parler avec fougue et enthousiasme des récentes pièces de théâtre qu’ils ont vues, des livres qu’ils ont lus, des détails de l’architecture ou du paysage qu’ils ont remarqués, des réflexions qui les ont animés que j’ai compris que rester jeune était avant tout une question de regard. Que l’on ait 40 ou 88 ans, l’émerveillement est une faculté qui garde bien en vie.

Déjà Françoise, qui a près de 85 ans mais en paraît à peine 70, m’avait prouvé que prendre la vie avec un grain de sel aide à rester jeune. Il fallait l’entendre raconter en riant un après-midi de magasinage avec ses filles et ses brus, suivi d’un souper. «On a pris un verre, et on a ri!», raconte cette femme aux yeux brillants et espiègles qui vient d’abandonner le ski de fond, mais joue toujours au golf et à la pétanque, et donnerait envie à n’importe qui de mordre dans la vie.

Avoir des projets, se croire capable de faire quantité de choses garde jeune. On a l’âge de son coeur! Il ne faut jamais oublier que vieillir, ça commence dans la tête. Bien sûr, tout le monde vieillit. Vient un jour où l’on ne peut plus faire ce que l’on faisait de la même façon. «Le corps s’use au fur et à mesure que l’on avance en âge et le statut social change», explique Jacques Laforest, professeur en gérontologie.

Ce vieillissement objectif ne dépend pas de notre volonté, mais il y en a un autre, le vieillissement subjectif fondé sur nos impressions, qui dépend, pour sa part, de notre façon de voir la vie. Il arrive ainsi que certaines personnes ne se sentent jamais vieilles, c’est-à-dire qu’elles ne se sentent jamais diminuées à leurs propres yeux parce qu’elles avancent en âge ou qu’elles n’ont jamais l’impression de vivre moins intensément qu’avant.

Bien sûr, tout cela exige des ajustements. Pour ne pas se sentir diminué à ses propres yeux, il faudra peut-être réviser son système de valeurs en cours de route. si, par exemple, on s’est valorisé toute sa vie par la force physique, il se peut qu’en vieillissant on doive trouver autre chose, changer de registre et apprendre à se valoriser «par la qualité de l’être plutôt que du faire», dit Jacques Laforest.

Et pour sentir que l’on vit toujours autant, il faut d’abord et avant tout «continuer de s’intéresser à ce qui se passe, continuer de communier au courant de la vie», poursuit le professeur en précisant que l’on ne s’intéresse pas pour tuer le temps, mais pour le remplir. Il faut que ça ait un sens, que ce soit une façon de se réaliser.

Rester jeune, c’est donc rester un citoyen à part entière, ne pas démissionner, ne pas se laisser mettre en marge et veiller à ce qu’aucune distance ne se creuse entre soi et le temps présent. «On doit continuer d’être dans le monde d’aujourd’hui pour le saisir de l’intérieur et voir tout ce qu’il a de merveilleux», insiste Jacques Laforest que l’expression «rester jeune» fait bien tiquer un peu. Il lui trouve quelque chose d’artificiel. «Ce n’est pas pour rien que l’on a vécu l’âge adulte et la maturité», dit-il. Et que l’on arrive à cette étape où, après s’être construit durant toute une vie, on devrait enfin pouvoir être totalement soi-même.

Se méfier du regard des autres

«On construit son image et son estime de soi à partir de l’image que les autres nous renvoient», constate Jacques Laforest. Le vieillissement passe ainsi par le regard des autres. «La vieillesse, c’est les autres», résume-t-il. Si les autres nous accolent une étiquette de malade ou nous assurent que l’on est incapable de faire ceci ou cela, on risque de devenir comme ils nous voient, même si l’on ne sent pas comme ça. Il faut donc parfois secouer les autres ou se secouer soi-même pour ne pas perdre son autonomie, qui est l’une des conditions essentielles pour bien vieillir.

Bien vieillir, c’est continuer à faire ce qu’on a envie de faire. Et rester jeune, c’est oser aller au bout de ses rêves et ne surtout pas se laisser freiner par les «ça ne se fait pas à mon âge». Qui a décrété que ça ne se faisait pas ?

Rester dans le train de la vie

Dans Esprit éternel et corps sans âge (Stanké), le Dr Deepak Chopra relate une expérience menée à Harvard durant laquelle des hommes de plus de 75 ans ont vécu pendant une semaine dans un environnement semblable à celui de leurs vertes années. Décor, musique, vêtements, journaux, aliments: tout était identique à ce qui prévalait en 1959. Littéralement replongés dans le temps, ces hommes devaient parler de leur famille, de leur travail et de leurs aspirations comme s’ils étaient en 1959. Fait étonnant, après une semaine, tous semblaient rajeunis: plus forts, plus droits, ils entendaient mieux, voyaient mieux, étaient plus vifs intellectuellement et avaient une meilleure mémoire. Ce qui démontre bien que notre façon de nous comporter a une influence directe sur notre façon d’être et de nous sentir.

«Peut-être que ces hommes ont simplement retrouvé quelque chose de leur jeunesse qu’ils n’auraient jamais dû perdre: l’émerveillement d’être dans le courant de la vie», avance Jacques Laforest qui nous invite à ne jamais descendre du train de la vie, même s’il faut parfois changer de place durant le trajet.

Virage, Volume 7 Numéro 1, Automne 2001

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