Source : Flavia Accorsi avec Gérard Sévérin, Psychologies, décembre 2000.
Petit guide de bonne cohabitation conçu avec les conseils dun spécialiste de lenfance et de ladolescence. Pour que colères et conflits laissent place à lharmonie.
Partager son territoire et concilier ses différences nest pas chose aisée, surtout entre parents et enfants. Et lon aurait tort de croire que lamour peut à lui seul venir à bout de toutes les difficultés de communication et de gestion de lespace. Les recettes pour vivre en famille harmonieusement sont aussi aléatoires que celles censées faire venir le prince Charmant ou la fortune. Pourtant, entre modes demploi basiques et analyses psy sophistiquées, il existe quelques repères clés à ne jamais perdre de vue. Selon Gérard Sévérin, psychanalyste, spécialiste des enfants et des adolescents, les parents, en adoptant deux attitudes, peuvent éviter les dérapages et les conflits interminables. La première: savoir poser des limites et dire non. La seconde: parler pour dire clairement les reproches et la colère aussi bien que lamour et la joie que lon a à être ensemble. Parce que la vie en famille prépare à la vie en société, les enjeux de la cohabitation sont capitaux. Tour dhorizon des dossiers les plus épineux.
G. S.: Le téléphone est le lien entre extérieur et intérieur. A ce titre, ce quil met en jeu est important. Il me paraît préférable que les enfants demandent la permission de passer un coup de fil, de même quils ne sortent pas de la maison sans y avoir été autorisés. Pour les adolescents, cest un peu différent, ils apprennent à se détacher de leurs parents et le contact avec leurs copains est indispensable. Néanmoins, ils ont aussi besoin quon leur rappelle les règles: ce peut être leur contribution à une facture excessive, ne pas se faire appeler passée une certaine heure ou aux heures des repas, etc. Lidéal serait quils disposent dune certaine somme à dépenser en téléphone quel que soit loutil: portable, cabine téléphonique, poste familial ou deuxième ligne afin quils apprennent à le gérer, donc à «sautonomiser». Pour tous, le poste sans fil est préférable car il permet de sisoler. Lorsquun parent ou un enfant téléphone, la discrétion est bien sûr de mise quant à lidentité de linterlocuteur et à la nature de la conversation.
G. S.: Premier point essentiel à rappeler: les enfants nont rien à faire dans la chambre des parents quand ceux-ci sont au lit. Ils nont pas à se rouler avec eux sous la couette. Quand les parents font lamour, quils ferment leur chambre à clef ! On ne doit pas faire des enfants les voyeurs de la vie sexuelle des parents. Cela vaut aussi pour la salle de bains : la nudité na pas à être imposée aux enfants. Mettre des limites à lenfant loblige à aller chercher du plaisir ailleurs. Cela le frustre sur le moment, mais cest ainsi quil se structure et grandit. Quant aux conflits des parents, sils concernent léducation des enfants ou les problèmes de leur vie privée, quils les règlent dans leur chambre!
G. S.: En prenant ses repas en famille, on ne fait pas que se nourrir: on partage, on échange, on «mange» de lamour. Mais mieux vaut ne pas rendre ces moments obligatoires sils sont vécus comme contraignants par tous. Il serait sans doute profitable que les parents sinterrogent sur ce qui peut bloquer la communication au sein de la famille. Je crois quil est important de ne pas rester prisonnier de règles rigides. Les repas réunissant la famille peuvent être des rendez-vous ponctuels, ils nen seront que plus appréciés. En revanche, la formule self-service pour tous me paraît préjudiciable car ces mangeoires individuelles ne favorisent pas les échanges.
G. S.: Inutile de sennuyer régulièrement ensemble sous prétexte que les activités communes, ça soude une famille. Des projets ponctuels, oui. Mais il nest pas nécessaire de sastreindre à des rites pesants. Sil est important que chacun puisse donner son avis sur la façon de passer du temps libre ensemble, on devrait faire une différence entre les enfants et les adolescents. Si les seconds passent plus de temps avec leurs copains quavec leur famille, les premiers restent soumis à la décision des parents. Cela nexclut pas quils participent au choix des sorties ou, au moins, expriment leur désir. Quant aux sorties culturelles, lorsquelles sont vécues par les enfants comme un pensum, cest quelles sont présentées comme telles par les parents. La culture, ça se vit, ça ne se subit pas. Aux parents de la rendre attrayante! En commençant par la vivre eux-mêmes comme un plaisir et non comme une obligation. Pour ce qui est des vacances enfin, il me paraît important de les faire participer au projet et de tenir compte de leurs goûts et leurs besoins. Pourquoi lado ne passerait-il pas une partie de son temps avec sa famille et lautre avec ses copains? A ladolescence, il est important de fréquenter des gens de son âge pour grandir.
G. S.: Je ne suis pas favorable à la télévision dans la chambre des enfants, ni dans celle des parents dailleurs. Lenfant est naturellement porté à rechercher des programmes de divertissement: livré à son seul choix, il ne sortira pas de son inclination pour la facilité. Choisis par les parents, les programmes permettent daccéder à dautres informations donnant lieu à des conversations, exerçant lesprit critique Il ne faut pas tomber non plus dans lexcès inverse, avec un père de famille qui manie la télécommande comme un sceptre. On peut discuter tous ensemble du choix dune émission, de la possibilité denregistrer un film ou un autre, etc. Ne diabolisons pas la télévision, elle nest quun instrument! Mais soyons vigilants: en tant que tel, elle peut freiner la communication en famille. Cest pourquoi je suis contre le fait quelle soit allumée pendant les repas. Rien ne sert dêtre réunis à une même table sans échanger.
G. S.: Les parents nont pas à intervenir dans les conflits qui opposent leurs enfants, à moins que lun dentre eux nencoure un vrai danger. Sen mêler reviendrait à singérer dans leur relation. Il ne faut pas oublier que ces conflits prennent davantage dimportance en présence dun parent, le but recherché étant de le faire intervenir pour quil désigne son préféré. La vie en famille est un entraînement, une répétition de ce que sera la vie en société. Les enfants ne pourront pas toujours compter sur un parent pour défendre leurs intérêts. A linstar des querelles parentales, celles entre frères et sœurs devraient se régler hors de la présence des parents, de préférence dans la chambre des enfants. Ils comprendront ainsi quils nont pas à «déborder». Il est également important que tout le monde ait droit à son intimité émotionnelle. Les enfants, par exemple, nont pas à être bombardés de questions lorsquils font la tête ou traversent une période de vague à lâme. On na pas non plus à travestir ses sentiments ou ses émotions pour rassurer les autres. Une bonne cohabitation comporte des hauts et des bas, lobligation de se conduire impeccablement sous prétexte de ne pas déranger la communauté nest pas un argument valable. Il faut trouver léquilibre entre discrétion et authenticité.
G. S.: Les visites forcées et régulières à la famille ont peu deffets pédagogiques. Cependant, il est souhaitable quun enfant se rende compte de lexistence des générations: pour se situer dans le temps, réaliser quil nest pas arrivé tout seul, mais aussi comprendre quil nest pas le centre du monde. En revanche, lorsque les oncles, cousins ou grands-parents sont invités à la maison, inutile que toute la famille réponde systématiquement présente. Saluer, échanger quelques phrases suffit. Tout en gardant un lien avec leur famille, les enfants ont besoin de se retrouver entre eux. Lorsquils sont toujours «collés» à la famille, ils ne grandissent pas. Ce quils peuvent faire payer très cher plus tard
G. S.: Si les enfants voient leurs parents se partager les tâches domestiques, ils mettront la main à la pâte sans problème. Lexemplarité est importante dans la mesure où elle démontre que, dans la société, chacun doit apporter sa pierre à lédifice. En ce qui concerne les espaces, notamment la chambre de lenfant, les choses sont différentes. Il sagit de son espace privé: il le gère donc à sa guise. Pas question dy faire des incursions en son absence, cela relèverait de la violation de domicile privé. La question de la lessive est importante: les jeunes filles manifestent fréquemment le désir de soccuper de leurs sous-vêtements, il est important de respecter leur pudeur. Après tout, rien nempêche les adolescents dapprendre à se servir de la machine à laver. Une bonne cohabitation implique que pudeur et discrétion guident les comportements au sein de la famille, y compris pour les choses apparemment les plus anodines.
Partager un territoire sans heurts exige que chacun dispose dun espace personnel indispensable à son équilibre. Lanthropologue américain Edward T. Hall la appelé «la dimension cachée» (1).
On peut se sentir envahi, parfois agressé, à chaque fois que notre interlocuteur réduit la «bonne» distance qui correspond au type de relation. Doù la nécessité pour chacun que ces distances soient respectées.
1- La Dimension cachée (Seuil Essais, 1978).
Virage, Volume 7 Numéro 3, Printemps 2002
L'Association canadienne pour la santé mentale - Chaudière-Appalaches
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