Source: Marie-Hélène Gagné, Ph.D., psychologue.Tiré de: LÉquilibre en Tête, Volume 14, numéro 2.
Daprès certaines enquêtes, un nombre important denfants et dadolescents américains et québécois seraient aux prises avec les agressions verbales de leurs parents, ainsi quavec dautres manifestations de mépris ou dabsence totale dintérêt à leur égard. Dautres enfants sont terrorisés, isolés, exploités ou corrompus par les adultes chargés den prendre soin. On sait maintenant que ces formes de «violence psychologique» peuvent être néfastes à court, moyen ou long terme pour la santé mentale des individus qui en sont la cible.
Il devient essentiel de mieux connaître cette problématique de façon à pouvoir la prévenir, la dépister et développer des modèles dintervention appropriés. Une étude récente menée à Québec contribue significativement à cet objectif en fournissant une typologie de contextes familiaux fertiles en violence psychologique.
En vue de mieux comprendre les dynamiques et les conditions familiales susceptibles de mener à lutilisation de violence psychologique des parents à lendroit de leurs enfants, on a demandé à 26 pères, mères et intervenants(es) de raconter une situation concrète de violence psychologique dont ils ont été témoins, voire partie prenante. Le discours des participants a permis de cerner la définition quils attribuent au concept de violence psychologique - ensemble des pratiques parentales qui:
Ces pratiques parentales regroupent des actes commis (violence) et des omissions (négligence affective), délibérés ou non. Elles incluent également des habitudes et des modes de vie qui placent lenfant dans des situations à risque élevé.
Ce même discours a également permis de dégager quatre types de familles où ces conduites parentales sont susceptibles dapparaître: le Vilain petit canard, le Roi et son royaume, la Mère supérieure, le Parent brisé.
Lenfant victime fait figure de bouc émissaire. Il est surtout victime du favoritisme qui prévaut envers ses frères et soeurs, de rejet, de dénigrement, de dureté excessive et de négligence de ses besoins psychologiques de base.
Le Vilain petit canard se distingue souvent des autres membres de la famille par des caractéristiques peu enviables (peu dattrait physique, lenteur intellectuelle, handicap, hyperactivité, maladie...). Dans dautres cas, il sagit dun enfant non désiré: enfant dun ex-conjoint envers qui lon éprouve du ressentiment, enfant dont la paternité est incertaine, enfant adopté ou même enfant unique. Dans ces situations, lunité et la paix du couple et de la famille sont préservées sur le dos du Vilain petit canard. Dans les familles biparentales, les deux parents sont habituellement complices contre lenfant. Sil a des frères et soeurs, ces derniers sont favorisés. Dans tous les cas, lenfant victime se trouve exclu des complicités familiales.
La dynamique familiale sarticule autour dune figure paternelle dominatrice, intolérable et intimidante. Les enfants y subissent principalement du dénigrement, des menaces et de lintimidation; ils sont traités durement et susceptibles dêtre exposés à la violence conjugale.
Le Père-roi simpatiente rapidement et exprime facilement sa colère et sa frustration. Il déteste perdre la face et refuse quon lui tienne tête; il est alors susceptible de réagir par la répression et la coercition et de sengager dans une escalade de violence. Sous cette dureté apparente se cache souvent une piètre image de soi, une identité chancelante, un sentiment dincompétence paternelle, de lanxiété et dautres émotions pénibles.
Dans ces familles, la mère assume le rôle de préservation de la paix familiale et sorganise pour éviter les contrariétés au père. À force de tout prendre sur elle, il lui arrive dêtre accablée par la fatigue et le stress; cest particulièrement le cas, lorsquil y a présence de violence conjugale. Il en résulte une situation extrêmement tendue où lenfant risque de subir de la violence psychologique, voire physique, de la part de lun ou de lautre parent.
Si certains pères font figure de «bon roi» malgré tout, capables de montrer leur affection à leurs enfants et à leur conjointe, dautres sont plus inquiétants et quelques-uns franchement tyranniques. À lextrémité du continuum, on retrouve les régimes de terreur où la mère est placée dans lincapacité de protéger ses enfants puisquelle compte aussi parmi les victimes.
La dynamique familiale sarticule autour dune figure maternelle rigide et autoritaire. Les enfants sont principalement victimes de dureté excessive, de dénigrement et de contrôle abusif, surtout sous forme de manipulation.
La Mère supérieure sarroge tout le pouvoir dans la gestion familiale et ne tolère aucune ingérence. Lorsquelle a un conjoint, ce dernier sabsenet souvent et sefface quand il est à la maison, de sorte que les enfants ne peuvent pas compter sur leur soutien. Pour la Mère supérieure, il nexiste quune bonne manière déduquer les enfants: la sienne. Elle nen connaît (et nen reconnaît) pas dautres. Les règles de conduite quelle édicte sont immuables et les enfants nont quà sy plier. Lenfant qui lui tient tête ne réussit quà sexposer à une violence psychologique plus grande. Sous cette rigidité se dissimule beaucoup danxiété et de peur pour ses enfants. Lorsquelle sent que la situation lui échappe, elle peut ruser pour maintenir son emprise par des moyens détournés (manipulations, mensonges, chantage, stratégies culpabilisantes...). Autrement, la Mère supérieure investit dans ses enfants, voire même jusquà devenir étouffante et entraver leur autonomie. Elle sattend tout de même à voir fructifier cet investissement: ses critiques de performance sont habituellement très stricts et lenfant qui choisit une autre voie risque de la décevoir. Cet enfant pourrait être la cible de violence psychologique.
Lenfant est aux prises avec des parents incompétents qui le soumettent à un régime de vie chaotique et malsain. Il est surtout victime de violence indirecte sous forme de renversement de rôle, daliénation et de corruption, mais aussi de rejet et de négligence de ses besoins psychologiques de base.
Le Parent brisé, cest le parent qui cumule les problèmes psychosociaux. Cest celui qui traîne derrière lui une histoire de vie pénible et qui en porte les séquelles. Pour toutes sortes de raisons, il na pas réussi à devenir un adulte équilibré, mature, responsable et bien dans sa peau.
Ses multiples carences nuisent au développement de sa compétence parentale et il narrive pas à offrir à ses enfants des soins et des conditions de vies propices à leur épanouissement.
Le Parent brisé peut afficher des traits marginaux, voire antisociaux, mais cest son instabilité, son immaturité et son incohérence qui le caractérisent le mieux. Il pourra savérer incapable de garder un emploi, changera fréquemment de conjoint(e), entretiendra des rapports tumultueux avec ses amis et sa famille dorigine. Toujours en train de chercher à combler ses propres carences, le Parent brisé nest pas disponible pour répondre aux besoins de ses enfants. Lorsquil se trouve dans une «bonne période», il est capable de sen occuper, de leur donner de lattention, de laffection et davoir du plaisir avec eux. Mais dès quil se trouve dans une «mauvaise passe» , rien ne va plus.
En contribuant à notre compréhension de laspect dynamique de la violence psychologique faite aux enfants, la typologie proposée offre les bases à un outil de dépistage et dévaluation utile pour tous les praticiens oeuvrant auprès des jeunes et des familles en difficultés. Dans la mesure où ceux-ci sont à même de détecter dans leur pratique des fonctionnements familiaux qui sapparentent à ceux décrits dans la typologie, ils pourront alors faire preuve de vigilance face à déventuelles manifestations de violence psychologique et planifier leur intervention en conséquence.
Il convient de rappeler que toute typologie est le produit dune co-construction entre les personnes qui génèrent les données de recherche (les participants-es) et le chercheur qui les analyse. Dautres participants auraient pu rapporter des incidents ne cadrant dans aucun des quatre types qui résultent de lanalyse. De plus, un autre chercheur aurait pu voir autre chose dans le corpus de données. Ces éléments viennent limiter la portée de la typologie dans une certaine mesure. Toutefois, lattention portée à la diversité de léchantillon, à la saturation empirique et au consensus entre deux analystes est garante de la valeur de la typologie proposée et dautres résultats, qui ne sont pas rapportés ici, appuient la validité de cette typologie.
Les définitions de chacune des catégories de violence psychologique énumérées sont disponibles auprès de lauteur: mhgagne@sympatico.ca.
Virage, Volume 6 Numéro 1, Automne 2000
L'Association canadienne pour la santé mentale - Chaudière-Appalaches
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