Un Québec malade de ses enfants

Source: Marie-Claude Girard, La Presse, 30 mars 1996.

La moitié des parents vivant avec un enfant de moins de 12 ans affichent un niveau élevé de stress psychologique.

La famille est-elle devenue un luxe? À courir entre la garderie, l’école et l’épicerie, coincés dans des horaires de travail rigides, imprévisibles, ou simplement inconciliables, les parents sont à bout de souffle.

Selon une enquête réalisée par la Fédération des travailleurs et travailleuses du Québec, l’UQUAM et l’Université de Sherbrooke, la moitié des parents vivant avec un enfant de moins de 12 ans affichent un niveau de détresse psychologique élevé, le double de ce qu’indiquait une étude de Santé-Québec en 1992. Les 575 travailleurs interrogés sont syndiqués, oeuvrent dans les domaines de la santé, des télécommunications et de l’énergie et jouissent de conditions de vie supérieures à la moyenne.

La sociologue Louise Vandelac de l’UQUAM, n’a pas terminé la rédaction de son rapport mais déjà, ses conclusions s’annoncent inquiétantes. «À moyen et à long terme, l’épuisement des travailleurs aura un impact économique majeur. Il est urgent que les entreprises prennent conscience de leur responsabilité sociale. Car la conciliation du travail et de la famille, ce n’est plus un problème privé d’organisation mais un problème structurel», soutient-elle avec énergie.

La moitié des travailleurs interrogés ont indiqué que le stress, le surmenage, la fatigue extrême et l’irritabilité avaient eu des conséquences sur leur vie personnelle, familiale ou sentimentale au cours des six derniers mois. En tentant de tout faire, on dort moins, la fatigue s’installe et la dépression pointe à l’horizon. Les parents se sentent coupables, les enfants délaissés.

Et si le problème n’est plus strictement féminin, il frappe encore davantage les femmes. Le trois-quart des mères au travail disent avoir beaucoup de difficulté à concilier le travail et la famille contre près de la moitié des pères. Cet écart s’explique en partie par les horaires imprévisibles et atypiques - de soir et de fin de semaine - qui sont plus souvent le lot des femmes interrogées. Aussi, lorsqu’ils sont chefs d’une famille monoparentale, 70 pour cent des hommes et des femmes affichent un taux élevé de détresse psychologique.

Le Québec serait-il malade de ses enfants ou d’un monde du travail inadapté? Que penser de l’état de santé mentale des parents non syndiqués, des mères pauvres et chefs de familles? Une recherche d’un groupe de chercheures de l’UQUAM concluait récemment que les mères seules au travail étaient dans l’ensemble satisfaites de leur emploi et de leur vie familiale bien qu’elles admettaient avoir des difficultés financières et être constamment à la course.

La nouvelle richesse: le temps

En fait, le temps libre est devenu une denrée extrêmement précieuse pour les parents au boulot. «Depuis 30 ans, le temps de travail familial a doublé sans que la qualité de vie s’améliore vraiment», affirme Louise Vandelac. La chercheure est étonnée de constater à quel point les répondants sont prêts à réduire leurs revenus en échange d’un peu de temps. D’ailleurs, la principale mesure de conciliation qu’ils ont retenue concerne la flexibilité de l’horaire. On veut plus de souplesse et d’autonomie dans l’aménagement des heures de travail.

De plus, les femmes sont massivement en faveur d’une déduction fiscale complète des frais de garde. Les hommes préféraient une meilleure coordination des congés de parents. Tous rêvaient d’un congé parental sans solde jusqu’à un an sans perte d’ancienneté ou d’avantages sociaux.

Les solutions

Des mesures de conciliation, il en existe déjà dans plusieurs milieux de travail: horaires flexibles, aide pour les parents âgées, garderie sur les lieux de travail, partage de poste, congé parental d’un an ou plus, congé d’adoption. En décembre, à la suggestion de ses employés, la Banque Laurentienne a accepté de réduire les horaires plutôt que d’abolir 60 emplois à temps plein.

Mais la flexibilité de l’entreprise est-elle vraiment possible dans tous les domaines? «De grâce, un peu d’imagination!, plaide Louise Vandelac. L’attitude de certains employeurs est davantage reliée à une rigidité d’esprit qu’à une question économique.» Le Families and Work Institute de New York a recensé une soixantaine de mesures qui touchent tant les congés et la flexibilité du temps de travail que l’aide financière, la gestion du stress et l’aide pour les personnes à charge. Et elles ne se traduisent pas toutes par des coûts additionnels.

Le Conseil du Patronat adoptait il y a quelques années une politique visant à supporter l’implantation de mesures de conciliation. En 1995, la FTQ a fait de la conciliation travail-famille le thème de sa politique annuelle. Depuis l’Année internationale de la Famille, la Centrale des syndicats démocratiques, la Centrale de l’enseignement du Québec, la Confédération des syndicats nationaux et la Fédération des commissions scolaires du Québec se sont engagées à faire le bilan de leurs problèmes de conciliation, des mesures prévues dans les conventions collectives et des solutions souhaitées. On devrait connaître le résultat de leurs investigations au cours des prochains mois.

À la CEQ, on sait déjà que les travailleurs de l’éducation sont en avance en matière de congés spéciaux. «Pour ce qui est de l’aménagement du temps de travail et le soutien pour personne à charge, il y a encore beaucoup à faire», note Nicole De Sève, conseillère à l’accès à l’égalité à a CEQ. Mme De Sève est emballée par une directive sur le congé parental ratifiée en décembre par l’Union européenne. Après douze ans de négociations, la Confédération européenne des syndicats a obtenu que tous les travailleurs européens, quel que soit leur statut ou la taille de leurs entreprises, soient admissibles à un congé parental d’un an pouvant être pris n’importe quand jusqu’à ce que l’enfant ait atteint 8 ans. Seul hic: le revenu restera à la discrétion des gouvernements nationaux.

Virage, Volume 2 Numéro 3, Printemps 1997

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