Source: Richard Chevalier, Santé, Avril1997
Nimporte qui peut se mettre en colère. Rien de plus facile! Cependant, il est plus difficile de mesurer sa colère, de sen prendre à la bonne personne, de choisir le bon moment et le bon motif tout en lexprimant de la bonne façon. Devenir maître de sa colère exige des apprentissages tant au niveau de la prise de conscience de soi que de la capacité de communiquer. Comment vivre en harmonie avec la colère, la frustration ou linsatisfaction? Cest une question quon a tout intérêt à se poser en tant quadulte. Mais comment apprendre aux enfants à vivre en harmonie avec leurs émotions? Cette interrogation devient essentielle pour tous les parents soucieux daccompagner et déduquer leurs enfants dans la construction du bien-être personnel et de lestime de soi.
Peu de parents se lèvent le matin avec lintention de vivre de multiples conflits ou de rendre leur enfant malheureux. Nous ne disons pas: «Aujourdhui je vais exploser, crier, injurier, gronder, blâmer, frapper et chicaner». Au contraire, nous souhaitons sécurité, amour, paix et bonheur pour nos enfants. Malgré les meilleures intentions, la guerre, hélas, se déclare une fois de plus. Nous parlons de manière irréfléchie, sur un ton qui nous désespère et qui, après coup, nous fait inévitablement ressentir un fort sentiment de culpabilité.
On ignore mon point de vue.
Nous éprouvons habituellement de la frustration lorsque les autres ne tiennent pas compte de notre point de vue.
Une troisième personne subit les foudres dune colère quelle na pas provoquée.
Nous exprimons quelquefois notre colère envers une personne autre que celle qui a généré le conflit. Cela a pour effet de provoquer un conflit supplémentaire.
On maccuse de quelque chose.
Nous vivons généralement beaucoup de frustrations et dinsatisfactions lorsquon nous accuse ou rejette le blâme sur nous.
On me traite injustement.
Nous ressentons habituellement de limpuissance et un très fort sentiment de vengeance lorsquon nous traite injustement.
On magresse physiquement ou verbalement.
Nous éprouvons généralement de lagressivité et de lhostilité lorsquon nous taquine, critique, ridiculise, dévalorise, dénigre et sermonne. De même que lagression physique, ces attaques verbales touchent nos points sensibles et provoquent des situations conflictuelles.
La colère cest un peu comme la grippe. Elle est fréquente et surgit dans des moments de stress et de fatigue. Nous pouvons ne pas aimer cette réaction, mais nous ne pouvons toutefois pas lignorer. Nous pouvons être très conscients des motifs qui la suscitent, mais être incapable de la maîtriser.
Il y a des circonstances et des situations quotidiennes qui provoquent, à coup sûr, la colère. Celle-ci nous met dans un état violent et passager causé par le sentiment davoir été offensé ou agressé. Toujours soudaine et inattendue, elle se traduit généralement par des réactions agressives.
Durant lenfance, peu dentre nous ont appris à considérer leurs émotions, dont la colère, comme faisant partie de la vie quotidienne. Pour une majorité, nous avons été éduqués à nier ou à réprimer la colère que nous pouvions éprouver et à nous sentir très coupable lorsque nous lexprimions. Ainsi, nous avons été amenés à croire que la colère était mauvaise en soi et extrêmement dangereuse à exprimer. Nous avons appris que colère et violence étaient en quelque sorte des synonymes.
Cest pourquoi, maintenant que nous sommes parents, nous essayons dêtre si patients avec nos enfants, tellement patients quau bout du compte nous explosons. Nous craignons beaucoup que notre colère nuise à nos enfants. Aussi nous la retenons le plus longtemps possible, comme un plongeur qui, sous leau, tente de retenir sa respiration. Pour nous, comme pour le plongeur, la capacité de «retenir» a ses limites.
Cest alors que nous perdons notre sang froid. Nous agissons souvent comme si nous avions perdu lesprit et nous nous mettons à blâmer, crier, donner des coups, accuser, jeter les torts sur lenfant, chercher un coupable, refuser découter, menacer, faire du chantage, rabaisser lenfant, etc. Quand lexplosion est terminée, nous nous sentons extrêmement coupables. Nous nous jurons de ne plus jamais recommencer. Mais bientôt la colère resurgit à nouveau et anéantit nos bonnes intentions. Une fois de plus, nous perdons le contrôle et nous nous déchaînons contre ceux que nous aimons.
Se résoudre à ne plus se mettre en colère est tout aussi illusoire quinutile. La colère chez lhumain, comme lhiver au Québec, est un fait de la vie. Il faut vivre avec elle, la prévoir, la reconnaître et lapprivoiser. Il vaut mieux apprendre à maîtriser sa colère que de croire naïvement que lon puisse la réprimer ou léliminer complètement de notre vie.
Chaque humain doit apprendre à reconnaître et à accepter ses émotions, même les plus violentes, afin de les maîtriser et de les exprimer plus adéquatement dans ses relations avec les autres. Chaque personne doit apprendre à exprimer son agressivité et ses émotions violentes de façon constructive plutôt que destructrice.
Pour nous préparer, en temps de paix, à traverser les périodes difficiles, il est important, pour nous les parents, de reconnaître et daccepter les trois éléments suivants:
Ces prises de positions devraient être présentes à lesprit des parents dans des situations concrètes où la colère sexprime, incluant les crises conjugales. Nous devons aussi retenir que la règle fondamentale pour maîtriser la colère est de bien lidentifier, de lappeler par son vrai nom. Cela permet dexprimer plus clairement à la personne qui est la cible de notre colère, ce qui se passe réellement en soi.
Il est correct de dire: «Je suis ennuyé», «Je suis fâché», «Je suis choqué» ou «Je suis en colère». Si cette brève communication ne produit pas le soulagement espéré, on peut exprimer son irritation avec une intensité croissante.
Par exemple, «Je suis en colère», «Je suis très en colère», «Je suis très, très en colère», «Je suis hors de moi».
Souvent la seule expression de lémotion suffit pour que lenfant modifie son comportement. Toutefois dans certaines circonstances, il peut être nécessaire dexprimer les motifs de notre colère et de clarifier notre réaction. En voici des exemples. «Quand je tappelle pour le déjeuner et que tu narrives pas, je suis fâché, très fâché. Je me dis que jai préparé un bon repas et que je mérite dêtre félicité et non bafoué». «Quand je vois tes bottes, tes bas et ton chandail sur le plancher du salon, je deviens en colère, furieux même. Jai envie de tout jeter ce fouillis à la poubelle». «Je suis très très fâché de te voir frapper ta soeur. Cela me rend vraiment furieux. Je perds mon sang froid. Je ne supporterai jamais que tu la blesses».«Quand je te vois te ruer vers la télévision après le souper et me laisser tout le travail, je bous intérieurement, je deviens fou. Jai envie de prendre toutes les assiettes et de les casser sur la télévision. Mais comme je sais me maîtriser, je ne le fais pas».
Ces quelques exemples veulent illustrer comment nous pouvons, en tant que parents, exprimer notre colère et notre irritation à nos enfants sans causer de dommage. En pratiquant régulièrement cette façon de faire, les parents expérimentent un moyen sans danger dexprimer leur colère. De plus, au contact des émotions de ses parents, lenfant peut, à son tour, apprendre que sa propre colère nest pas catastrophique, quil peut lexprimer sans nuire à personne, sans violence. Cet apprentissage favorise lexpression de la colère dune façon mesurée.
Apprivoiser et maîtriser leur colère permet aux adultes de montrer aux enfants des voies acceptables pour exprimer leurs émotions et leur apprendre à liquider leurs frustrations par des moyens efficaces et pacifiques. Les parents, encore de nos jours, sont les mieux placés pour enseigner à leurs enfants à vivre en harmonie avec leurs émotions. Ils peuvent les aider à mieux les identifier et à les exprimer ouvertement et pacifiquement. Par contre, les parents doivent arrêter et sanctionner tout comportement violent et destructif. Oui à la colère, non à la violence! La distinction doit être claire et nette. Mais il arrive très souvent que le seul fait didentifier avec lenfant ses propres émotions suffise à clarifier et à pacifier une situation problématique.
Les émotions surgissent un peu comme des vagues invisibles qui nous traversent, souvent incontrôlables, quelquefois difficiles à identifier, mais constamment présentes. Léquilibre et le bien-être personnel, chez les petits comme chez les grands, dépendent souvent de notre façon de maîtriser nos émotions.
En prenant conscience de leurs émotions, de leurs pensées et de leurs façons dagir, les enfants découvrent progressivement que les autres personnes aussi, éprouvent des émotions, pensent et agissent dune certaine façon. Guidé par ses parents, lenfant apprend, pas à pas, à sécouter vivre, à écouter lautre et finalement à comparer ses propres expériences et réactions à celles des autres. Il découvre peu à peu que les humains, tout en demeurant uniques, ont des caractéristiques communes. Chez lenfant, la prise de conscience de soi engendre inévitablement une prise de conscience des autres.
Les parents, à travers les situations de la vie quotidienne, ont donc de multiples occasions denseigner à leur enfant à vivre en harmonie avec leurs émotions. Voici des pistes pour mieux les guider.
Il faut savoir reconnaître et accepter nos émotions. On doit aussi faire peu à peu la distinction entre croyances, sensations et émotions et être capable de différencier les émotions agréables, désagréables ou confuses. Il faut parvenir à leur faire confiance et réussir à les assumer. Prendre conscience de ses émotions, cest comprendre sa façon déprouver des états affectifs bien particuliers (colère, joie, tristesse, impuissance, etc.). Mais au-delà de lexpérience individuelle, il ne faut surtout pas oublier que les humains éprouvent toutes les mêmes émotions.
Les enfants comme les adultes, expriment leurs émotions dune foule de façons: par des comportements, des attitudes, des intonations, des réactions particulières, des gestes, des mimiques, des paroles, etc.
Si nous les observons, nous nous rendons vite compte que pour la majorité des personnes la parole ne représente pas loutil privilégié pour exprimer les émotions. Pourtant ce moyen est essentiel pour vivre en harmonie. La communication, davantage que la répression ou lexplosion émotive, permet de libérer de façon acceptable les tensions intérieures.
Lenfant doit découvrir ses façons à lui dexprimer ses émotions. Il doit mieux se connaître et accéder graduellement à la communication (savoir sexprimer et savoir écouter) avec les autres. Plus cet apprentissage se fait tôt, dans lenfance, plus lenfant devient capable didentifier son vécu affectif, de lexprimer avec simplicité et de se sentir compris et accepté des autres.
Il faut apprendre à respecter les émotions de lautre, accepter de traiter avec égard son vécu affectif. On doit avoir de la considération pour ce quil tente dexprimer. Respecter les émotions de lautre, cest être ouvert et à lécoute de ce quil désire communiquer: sa joie, sa colère, sa frustration, sa peine, etc. En dautres mots, il faut développer à lintérieur de soi une attitude découte, de compréhension et dacceptation du vécu émotif de lautre.
En apprenant, peu à peu, «lécoute attentive de lautre», lenfant devient davantage en mesure de tolérer et dapprécier les différences chez autrui et de vivre la coopération avec son entourage.
Lenfant doit apprendre que les émotions font intégralement partie de sa vie quotidienne. Ses émotions lui indiquent comment il réagit vis-à-vis de certaines stimulations internes ou externes. Il doit savoir que ses émotions sont des messages et des informations importantes qui lui sont transmis. Il importe quil apprenne à les maîtriser, cest-à-dire à les décoder, à les identifier et à les exprimer pacifiquement. Ses parents peuvent certainement laider dans cet apprentissage fondamental.
Maîtriser son univers affectif, prendre conscience de ses émotions, les accepter, les exprimer avec simplicité, respecter les émotions des autres, tout cela cest découvrir une façon personnelle de prendre soin de sa santé physique et psychologique, cest sestimer suffisamment pour vivre en harmonie avec soi et avec les autres.
Virage, Volume 3 Numéro 4, Été 1998
L'Association canadienne pour la santé mentale - Chaudière-Appalaches
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