Source: Danielle Stanton, FEMME PLUS, Septembre 1997
Entre carrière et sorties, les enfants paient-ils le prix de notre frénésie à vouloir vivre pleinement notre vie? Ni les spécialistes ni les parents ne trouvent la question facile.
«Mes chouettes, jaime être avec elles la fin de semaine, mais si ça se prolonge dune journée, un lundi férié, par exemple, je trouve ça dur, chuchote Mado, 34 ans, mère de deux filles de 3 et 5 ans. Cest gênant à avouer, mais cest comme ça.»
La confidence bouscule limage de la sainte mère dévouée, mais elle traduit une réalité. Cest en tout cas ce que soutient la sociologue américaine Arlie Hochschild dans The Time Bind (La Contrainte du temps). Le stress du travail bousille la vie familiale et nous avons tous tendance, plus ou moins consciemment, à nous échapper de la maison en fuyant... au travail. Qui est coincé au milieu de ce cercle vicieux? Les enfants! Dans cette course dobstacles que sont devenues nos existences, ils ont de moins en moins leur place, soutient Arlie Hochschild. Il nous faut réagir, dit-elle. La presse a élargi le débat. Le U.S. News & World Report a titré «Les parents se mentent à eux-mêmes» pour faire la lumière sur les excuses dont les parents se serviraient (la nécessité absolue des deux salaires entre autres) pour cacher les raisons véritables qui les poussent à travailler: fuir les couches et la vaisselle, être en mesure de tout soffrir, satisfaire leur ambition.
Le ton de larticle, en apparence neutre, pointait sournoisement du doigt les femmes, surtout celles des classes moyennes supérieures. Elles nauraient pas «besoin» de travailler, mais «abandonneraient» quand même leurs petits en garderie, histoire de pouvoir sinvestir en tout égoïsme dans un emploi stimulant. Arlie Hochschild, choquée dun tel traitement journalistique, a expédié une lettre bien sentie au magazine, pour le semoncer davoir étiré malhonnêtement sa thèse.
Reste que tout ce brassage didées, même écrémé de ses exagérations, vient «jouer dans le bobo»...
«Ma mère courait comme une folle pour bâtir sa carrière, se faire un nom, se rappelle Stéphanie, 26 ans. Je me suis souvent demandée pourquoi elle nous avait eus, mon frère et moi.»
Si on a fait de la garderie la maison des petits, le bureau est-il devenu le refuge des parents? «Je vois des gens fuir dans le travail» confirme France Cyr, psychologue clinicienne pour enfants. «Certains parce quils ne pensaient jamais quêtre parents pouvait être aussi exigeant; dautres parce quils adorent leur travail et admettent quils nauraient pas dû avoir denfant. Sur cette terre, beaucoup de bébés auraient mieux fait de ne pas naître.» Elle nadhère pas pour autant à la théorie «maison égale enfer; bureau égale paradis». «Si tant de gens apprécient dêtre au bureau cest parce que cest le seul endroit où ils ont un espace à eux.»
Hélène, 32 ans, mère dun garçon de 6 ans, ladmet: «Mon meilleur moment de la journée, cest cette période de 15 minutes que je prends au bureau avant de commencer ma journée.» Mado ne le nie pas non plus: «Je ne suis pas folle de mon job, mais au moins ici, jai le contrôle. Je nai pas toujours quelquun après moi.» Pour Isabelle, 26 ans, mère de deux garçons de 2 et 4 ans, «lidéal serait de travailler 4 jours par semaine. Je garderais une journée pour moi toute seule. Je ferais les courses, jirais chez lesthéticienne. La fin de semaine serait consacrée aux enfants.»
Une vie compartimentée. Le plus de temps possible pour soi. «Notre culte du bonheur personnel est beaucoup plus important quavant» réfléchit Michel Delagrave, travailleur social et auteur du livre Les Ados, mode demploi. «Cela prend du temps pour tout faire. Et pour trouver ce temps, on risque de couper dans le vif: dans les petits gestes, les paroles, les routines de la vie, tout ce qui assure à lenfant un bon départ psychologique. La race du parent-sacrifice est en voie de disparition.» Est-on devenu trop égoïstes pour avoir des enfants? Ne sont-ils pas eux-mêmes partie prenante de notre egotrip: «Regardez, on a tout le kit: la maison, lauto, le bébé et le chien.»
«Faut pas charrier. Si on ne faisait pas les enfants par égoïsme, on nen ferait pas du tout, objecte Philippe, 26 ans, père de deux petits de 1 et 4 ans. On ne les a pas pour servir une cause, après tout. Cest cool de regarder ses enfants grandir et de se dire: ils sont à moi. Légoïsme à juste dose, cest indispensable pour passer au travers.» Philippe nest pas pour autant à labri des doutes. «Jai eu mes enfants au moment ou je fondais ma compagnie. Parfois je me demande si je ne veux pas tout avoir en même temps.»
Psychologue dans une école primaire depuis plusieurs années, Madeleine Quintal a vu défiler beaucoup de familles, de toutes les sortes. Selon elle, un certain égoïsme est nécessaire: «Lenfant doit savoir que nous avons aussi une vie, des besoins. La pire des choses qui puisse lui arriver, cest de croire quil est le centre de lunivers de ses parents.» La sociologue Denise Veillette refuse elle aussi dactionner la sonnette dalarme: «Notre vécu, nos droits, notre autonomie, et les autres sil reste du temps. Daccord nous sommes plus individualistes que nos parents. Mais je ne pense pas que ce soit au détriment du bonheur des enfants; quand le père et la mère sont heureux, ça rejaillit sur eux.»
À condition que lesdits parents ne se déguisent pas en perpétuels courants dair... Pas de problème, sil faut en croire une théorie en vogue depuis le début des années 70, selon laquelle cest la «qualité du temps» quon passe avec son enfant qui est importante. La formule est jolie, un peu trop pour être à labri de tout soupçon.
Au fait, cest quoi, du «temps de qualité»? «Des moments vrais, où lenfant sent quil a accès à nous, quon est disponible mentalement, dit Madeleine Quintal. La présence physique nest même pas toujours indispensable. Prendre 15 minutes au téléphone durant un congrès pour écouter attentivement sa fille raconter sa journée, cest donner du temps de qualité.»
«La qualité du temps? Des histoires dexperts, rejette Mado. Quand je me vois pousser dans le dos de mes filles, les presser pour respecter mon horaire, jai de la difficulté à y croire.»
Philippe entretient lui aussi un doute sur la question: «La qualité ne remplacera jamais la quantité. Cest pas parce quon est plus fin avec notre enfant que ça nous excuse de passer moins de temps avec lui. Une relation parent-enfant, ça prend autant de temps à établir quune relation entre adultes.»
«Évidemment, il faut assurer une présence minimale, dit Madeleine Quintal. Si lenfant est en garderie chaque jour dès 7 h 30 et quen plus, on sabsente trois soirs sur cinq, ça devient difficile! Il y a des limites. Cela dit, jai vu des parents à la maison qui naccordaient aucun moment valable. Être à côté de lenfant ne suffit pas; il faut être vraiment avec lui.»
Cest un mythe de penser que le temps de qualité tombe du ciel, comme ça, sans effort. «Fournir ce temps précieux est extrêmement dur, dit Francine Cyr. Il faut faire en sorte que le travail nous nourrisse sans drainer toute notre énergie. Si on est excédé avant de mettre le pied dans la maison, cest évident quon gâche le contact. Le point déquilibre est difficile à garder. Beaucoup de parents souhaitent de tout coeur y parvenir, sans réussir.»
Pour se faire pardonner, pour compenser, ils dévalisent les magasins de jouets. «Je vois trop denfants qui ont figurativement le ventre plein de crème fouettée, dit Madeleine Quintal, alors que ce qui leur faudrait, cest du brocoli et de la viande.» Attention aussi de ne pas tomber dans lautre piège classique. «Pour se déculpabiliser, ou pour acheter la sainte paix, des parents laissent souvent tomber punitions et privations. «Je le vois si peu longtemps», sexcusent-ils. Mauvaise attitude: on empêche lenfant davoir à supporter les frustrations. Il peut devenir manipulateur, tyrannique. Si lon agit ainsi, on risque de sacrifier son développement. Il faut savoir dire non.»
Michel Delagrave est daccord: «Certains parents, de la génération des baby-boomers surtout, sont prêts à voler bien bas pour être sûrs que leurs enfants les aiment.» Toutous et vidéos auraient aussi une autre fonction: libérer le parent. «Comme papa et maman courent sans arrêt, tout ce qui peut tenir les enfants occupés est bienvenu», constate le travailleur social. Selon lui, cette trépidante course contre la montre aurait fait perdre à plusieurs parents lart découter leurs enfants. «Ils veulent seulement entendre quil ny a pas de problème à lécole, pas de problème avec les amis, que tout va bien. Sil ny a rien à redire, ils pourront retourner à leurs affaires lesprit libre: pas de nouvelles, bonnes nouvelles. Mais si lenfant saperçoit que ses parents ont toujours mieux à faire que de soccuper de lui, il peut décoder quil nen vaut pas la peine. Gare à son estime de lui-même!»
Temps de qualité, temps tout court, Valérie, 17 ans, a connu les deux. Son choix est clair. «Jusquà mes 11 ans, ma mère est restée à la maison. Quand elle est retournée travailler, jai trouvé la marche haute: manger seule le matin, souper seule souvent. Javais toujours hâte au week-end. Maintenant, jai vieilli, mais jaimerais encore quelle soit là.» Et le papa? «Ben, il a toujours travaillé, cest pas pareil.»
Les pères, non, ce nest pas pareil. La seule culpabilité que Jacques, 44 ans, père de trois enfants, ait jamais ressentie, cest «de ne pas faire entrer assez dargent à la maison». «Les pères qui viennent consulter sont préoccupés, dit Francine Cyr. Ils sinquiètent: comme parents, ne devrait-on pas être plus présents à la maison? Pas eux, bien sûr, mais leur femme!»
Les statistiques sont bien connues: côté ménage et responsabilités parentales, les hommes en font plus que leur père, mais encore beaucoup moins que leur conjointe. «Ça ne changera probablement pas tant que les femmes sentêteront à se percevoir comme le parent principal, indispensable, se défend Jacques. Au fond delles-mêmes, elles refusent de céder un pouce sur la gestion de laffectif. Belle excuse pour ne rien faire, simpatiente Denise Veillette. Si les pères veulent plus de place auprès des enfants, quils la prennent cest tout!»
Cest ce qui semble être en train de se passer. Le livre Working Fathers, de James Levine, sorti depuis peu aux États-Unis, proclame que de plus en plus de pères souffrent du tiraillement boulot-bébés. Possible. Selon un récent sondage ontarien, environ un tiers dhommes auraient déjà refusé une promotion, une mutation ou un emploi qui signifiait passer moins de temps avec leur famille. «Si la société et les entreprises veulent enfin parvenir à concilier famille et travail, il est urgent de sadresser directement aux pères, décrète dailleurs James Lévine. On néglige depuis trop longtemps cette pièce-clé du puzzle.»
Dans une société qui offre le maximum, Philippe et sa blonde ont choisi de se contenter du minimum. «Annie a décidé de rester à la maison pour les premières années des enfants. Jamais je ne le lui aurais demandé, mais je suis content. On a moins dargent. Parfois, cest frustrant, mais on trouve que ça a plus de sens que denvoyer des bébés de trois mois à la garderie.» Pour être un bon parent, tout le monde sentend, il faut savoir couper, reporter, faire, oui, des sacrifices...
Rester lun ou lautre au foyer quand lenfant est tout petit, nest-ce pas au fond la meilleure, la seule chose à faire? «Parfois oui, parfois non, on ne peut vraiment pas généraliser, nuance Francine Cyr. Si on est bien à la maison, lenfant le sentira. Mais si on sy sent mal, quon se demande ce quon fait là, il le saura aussi.» Le «parent parfait», le «modèle parfait», il faut oublier ça, selon Madeleine Quintal. Mais elle avertit cependant: «Dautres personnes, une éducatrice de garderie, par exemple, peuvent très bien compenser partiellement la présence du parent; la remplacer, jamais. Il nest aucunement question ici de se décharger de ses responsabilités. Personne ne peut jouer le rôle de parent à notre place.»
Isabelle, elle, ne se sent nullement coupable quand elle dépose les petits à la garderie: «Je ne pense pas les priver, au contraire: je naurais pas lénergie de les stimuler et de les amuser comme les autres enfants le font. Ce nest plus comme avant. Aujourdhui, il ny a plus denfants dans les rues; ils sont tous en garderie. Si mes petits restaient toujours seuls avec moi, ils y perdraient.»
Chaque génération a ses défis. Les parents actuels auront aussi à rendre des comptes à lhistoire. À écouter Noémie, 18 ans, ce ne sera peut-être pas si négatif. «Je me suis habituée jeune à me débrouiller. En garderie, jai appris à négocier, à créer des liens, à dealer avec le changement, à partager. Ne pas toujours avoir un adulte à mon service ma permis de développer mon indépendance. Je nenvie personne. Faire sa place sur le marché du travail démontre une force de caractère, et jai toujours été très fière de maman. Cétait un exemple à suivre.» Un autre atout: le parent actif propose à lenfant un modèle stimulant dadulte intégré dans la société, débordant de centres dintérêts jusquà manquer de temps pour profiter de tout ce que la vie offre de bon et de beau.
«Bien, mais noublions pas le versant plus noir, dit Michel Delagrave. Parce que les parents manquent de temps, certains sattendent à ce que leur enfant sélève seul. Or, un enfant doit se trouver en face dadultes qui le confrontent, le force à se définir. Trop souvent, il ny a personne. Apprendre lautonomie à un enfant, cest merveilleux, le laisser devant le vide, terriblement dangereux.»
Virage, Volume 3 Numéro 3, Printemps 1998
L'Association canadienne pour la santé mentale - Chaudière-Appalaches
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