Source: Claude Laflamme. Tiré de Petit à Petit, publication de L’Office des services de garde à l’enfance, mars-avril, 1994. (Note: L’OSGE est maintenant remplacée par le ministère de la Famille et de l’Enfance.)
Qu'ont en commun les chocolats de Pâques, l'anniversaire de Nicolas célébré avec la ribambelle de copains, la berceuse qui endort le petit dernier, les soupers chez grand-maman, le sapin que l'on dresse à l'approche de Noël et le baiser donné chaque soir à Émilie avant le dodo? Tous ces gestes font partie de la panoplie des rituels familiaux. Bien qu'on les associe spontanément à la religion, les rituels familiaux ont de nos jours acquis une signification beaucoup plus large. Les rituels familiaux désignent ces gestes ou ces événements qui reviennent régulièrement, qui sont importants pour la famille et qui sont partagés par tous ses membres.Ces habitudes en apparence anodines participent à l'épanouissement d'une famille et de ses membres. Monique Morval, thérapeute familiale et professeure de psychologie de la famille à l'Université de Montréal, affirme que les rituels permettent de resserrer les liens entre les membres d'une famille et les aident à évoluer. Elle déplore qu'une foule de rites aient été «bazardés» avec la révolution tranquille sans avoir été remplacés. «Il est vrai que plusieurs traditions et rites de l'époque étaient très contraignants. Ce n'était donc pas une mauvaise idée d'en laisser tomber quelques-uns. Le problème, c'est qu'on a jeté le bébé avec l'eau du bain», souligne-t-elle.
Si on songe au passé, on peut penser que les rituels familiaux se confondent avec les traditions, or il existe une distinction entre les deux, explique la psychologue. Par exemple, Noël relève de la tradition. Fêtée par tous, cette journée fait partie de la vie sociale. Cependant, chaque famille possède sa façon bien à elle de la célébrer. C'est ici qu'on entre dans le domaine du rituel familial.
Comment la célébration de Noël se compare-t-elle à l'histoire que papa ou maman lit tous les soirs à Maxime? Jouent-elles le même rôle? «En réalité, les rites familiaux se divisent en deux grandes catégories», précise Monique Morval. Certains, comme ceux associés au coucher ou au lever, servent à maintenir la cohésion et l'équilibre de la famille. Les fêtes, les anniversaires, les repas en famille, les visites à la parenté ou aux amis, les loisirs et les vacances, dans la mesure où ils ont lieu sur une base régulière, sont du même type. On les appelle les rites d'union. Ce sont les plus importants pour les jeunes familles.
D'autres marquent plutôt le passage d'une étape à une autre dans la vie de la famille et de ses membres: le mariage, le baptême, la célébration des noces d'argent, les funérailles… Ce sont les rites de cycles de vie qui sont associés aux pratiques religieuses.
Aux familles qui ne pratiquent pas, Monique Morval suggère fortement d'introduire des célébrations sans connotation religieuse pour marquer les étapes de leur vie afin d'assurer leur équilibre futur. Dans une étude, elle a constaté que les relations entre les membres d'une famille demeurent plus harmonieuses lorsqu'on célèbre le départ des enfants de la maison. S'il n'y a pas de mariage, pourquoi ne pas organiser une soirée pour pendre la crémaillère?
De la même manière, lorsqu'un bambin est craintif à la perspective d'entrer à l'école ou à la garderie, on peut l'aider en préparant une petite fête pour souligner l'événement. Lors de l'arrivée d'un nouveau-né, on peut faire participer l'enfant plus âgé à tous les rites associés à sa venue: l'aménagement de sa chambre, les soins à lui prodiguer après la naissance, etc.
Les rites sécurisent les membres de la famille qui doivent s'adapter à de nouvelles réalités. La coutume de la pièce de monnaie glissée sous l'oreiller du bambin qui vient de perdre sa première dent n'a pas été inventée pour rien. Avec une dent en moins, l'enfant se sent diminué, il se trouve «moche». La pièce de monnaie de la fée des dents le rassure, le valorise.
Parmi les fonctions que remplissent les rites, la plus importante est celle de forger l'identité familiale. À travers l'identité familiale, l'enfant trouvera la sienne: «Chez nous, c'est mon père qui vient nous réveiller tous les matins en chantant une chanson. Chez mon copain, c'est sa mère qui joue le réveille-matin en ouvrant les rideaux et en commentant le temps qu'il fait. Lui et moi, nous sommes différents et nos familles aussi!» Les rites fournissent aux enfants des repères qui leur permettent de bâtir leur personnalité.
Une autre fonction importante des rites familiaux est d'assurer la cohésion de la famille. Les activités familiales quotidiennes, tout comme les occasions spéciales, anniversaires, fêtes, etc., alimentent le sentiment d'appartenance des membres et enrichissent leurs relations. Elles permettent aussi aux parents de transmettre leurs valeurs à leurs enfants. Lors des moments difficiles, les rites jouent également un rôle de protection dans la mesure où ils aident les membres de la famille à s'y adapter.
Ils sont en outre un indice de l'état affectif, comme l'a montré Monique Morval en étudiant des familles où vit un enfant leucémique. Elle a sondé des familles aux prises avec trois phases différentes de la maladie: le diagnostic, la rémission et la rechute. Qu'en est-il des rites? Lorsque la famille va bien parce que l'enfant est en rémission, ses membres ont envie de mener des activités ensemble. Si tout va mal parce que l'enfant subit une rechute, ils y renoncent.
Elle a également mené une recherche auprès de familles de jeunes contrevenants qu'elle a comparé à des familles sans problème. Elle a noté que les premières ont moins de rites, qu'elles les pratiquent avec moins de régularité et moins de cohésion, qu'elles leur accordent moins d'importance et qu'ils se déroulent dans un moins bon climat affectif. On observe donc un lien entre des enfants épanouis et des rites familiaux nombreux, importants et signifiants
Les rites peuvent aussi être d'un grand secours pour les familles recomposées au moment où elles essaient de se construire une nouvelle identité.
Un parent s'inquiète de savoir si, en introduisant des rituels si plaisants pour ses enfants, il ne met pas le doigt dans un engrenage sans fin: «Ces rituels ne risquent-ils pas de perdurer jusqu'à ce que les enfants aient atteint un âge avancé?» Monique Morval le rassure: «À mesure que les enfants grandissent, ils délaissent les rituels qui les sécurisaient tant dans leur petite enfance. À preuve, mon fils s'est mis à boire un chocolat chaud avec moi tous les soirs avant d'aller se coucher. C'est devenu un moment privilégié de notre relation. Pourtant, au bout de deux mois, il n'en a plus ressenti le besoin et ça s'est arrêté tout seul.»
Les services de garde peuvent-ils eux aussi se servir des rituels pour renforcer le sentiment d'appartenance des enfants? «Tout à fait, répond la psychologue. Ils vont créer le milieu de vie.» Les garderies célèbrent déjà les anniversaires des enfants avec un gâteau, des ballons et des chansons, fêtent Noël, l'Halloween, Pâques, la Saint-Valentin, ce qui introduit des rites dans la vie des enfants de manière particulière. La collation et la sieste de l'après-midi deviennent des rituels si elles se déroulent selon un certain cérémonial, précédées par exemple par une chanson ou une brève histoire. L'important est la façon dont on souligne le geste ou l'événement.
Quant aux familles, doivent-elles toujours conformer leurs rites aux traditions de la société? Une famille qui refuse de fêter Noël risque-t-elle de perturber ses enfants? «Non, répond Monique Morval, à condition qu'elle remplace ce rituel par un autre et que les parents expliquent pourquoi ils ne célèbrent pas une fête que les autres soulignent. L'important, c'est d'avoir des rituels, peu importe lesquels.»
Virage, Volume 10 Numéro 2, Hiver 2004
L'Association canadienne pour la santé mentale - Chaudière-Appalaches
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