Source: Dre Sylvie Bergeron, pédiatre urgentologue à lHôpital Ste-Justine
Propos recueillis par Lucie Chartrand, communicatrice scientifique, Enfant Québec, Février-Mars 1997
Saviez-vous que le stress affecte aussi bien les enfants que les adultes? Dans le tourbillon de la vie quotidienne, on oublie parfois que les enfants éprouvent des peurs, vivent des échecs et sont les témoins impuissants dévénements générateurs de stress.
Parfois, leurs réactions - apathie, crises, pleurs - sont mal interprétées; on croit quil sagit dune étape de leur développement ou dun trait de caractère et non de manifestation du stress. En revanche, un stress majeur tel quune séparation, un décès, une opération à venir ou une maladie grave est facile à identifier. Il se traduit par une perte dappétit, des douleurs abdominales ou des signes de dépression, par exemple. Chez les bébés, un stress très important peut ralentir le rythme des nouvelles acquisitions. Cest en analysant les événements qui ont précédé ces symptômes quon est capable de discerner la cause du stress.
On a tendance à minimiser leffet dévénements qui semblent mineurs aux yeux dun adulte, mais qui peuvent occasionner beaucoup de tension chez lenfant. «Ces petits facteurs de stress qui se répètent de façon insidieuse peuvent mener à la catastrophe sils ne sont pas reconnus ni désamorcés.» Il peut sagir dun copain trop brutal à lécole, dune discipline trop rigide qui terrorise lenfant, etc.
Le terme «stress» fut introduit dans la littérature médicale en 1936 par le physiologiste canadien Hans Selye. Il sagit dune réaction de lorganisme lorsquil est soumis à une agression: traumatisme, choc émotionnel, opération chirurgicale, froid, ou de façon générale, les contraintes de la vie quotidienne. Bien quun stress mineur puisse jouer un rôle positif, car il renforce les capacités dadaptation de lindividu, on connait bien maintenant les malaises, les douleurs et les maladies liées à un stress majeur ou répétitif, du moins chez les adultes. «Le stress existe aussi chez les bébés et les enfants de tout âge bien quil soit sous-estimé et quon ait tendance à en minimiser limportance.» Certains enfants ont un tempérament qui semble les prédisposer au stress. De plus, aussi bien la famille que le contexte social peuvent être générateurs de tensions.
À la naissance, chaque enfant est doté dun tempérament qui lui est propre. «On observe déjà des différences de tempérament chez les nourrissions.» La plupart des enfants, ceux quon qualifie de «faciles» ont une grande capacité dadaptation. Mais environ 1 bébé sur 10 sera difficile et va très mal réagir à des changements, parfois minimes, dans sa routine quotidienne.
Lorsque les parents vivent des tensions importantes, tous les membres de la famille, y compris les enfants, en subissent les contrecoups. «Le divorce, ou tout autre forme de séparation, est un facteur de stress majeur pour lenfant. En plus de vivre la séparation de ses parents, il va subir des changements dans sa vie quotidienne. Souvent, il voit ses dépenses diminuer. Ce sont donc les loisirs, les vacances, les activités qui sont perturbés. De plus, la plupart du temps, un divorce est synonyme de déménagement. Lenfant doit changer décole, vit une rupture avec ses amis et séloigne parfois de ses grands-parents. Enfin, les parents sont moins disponibles sur le plan affectif et consacrent souvent moins de temps à leurs enfants. Ceux-ci sont souvent livrés à eux-mêmes, pris pour confidents ou, pire encore, pour boucs émissaires. Déprimés et stressés, les parents négligent la routine; par exemple, lheure des repas change, on mange nimporte quoi sur le coin de la table.»
À lexception des tensions engendrées par labus dalcool et de drogues, plus fréquentes en milieu défavorisé, les enfants de milieu socio-économique défavorisé ne sont pas soumis à plus de stress que les autres. Au contraire, certains enfants de milieu aisé vivent un stress insidieux lié à la performance sportive ou à la réussite scolaire à tout prix. Les parents poussent parfois leurs enfants vers une activité queux-mêmes ont toujours rêvé de pratiquer, sans se rendre compte que leurs petits ne partagent pas leurs goûts. «Ca prend parfois plusieurs visites chez le médecin avant de faire le lien entre des douleurs abdominales graves chez un enfant et le fait quil naccepte de jouer au hockey que pour faire plaisir à papa.»
Il arrive que le premier contact avec la discipline et la compétition, lors de la rentrée scolaire par exemple, provoque un stress important pour certains enfants. «Dans la majorité des familles, lenfant est très valorisé et reçoit beaucoup dencouragements. En arrivant à lécole, il se rend compte tout à coup quil nest plus le premier, que son dessin nest pas le plus beau et quil est un enfant parmi dautres.» Il ne comprend pas toujours pourquoi les choses ont changé.
Sous linfluence dun stress majeur, on éprouve de la colère, de langoisse, parfois à un niveau intolérable. La capacité dexpression est très différente dun individu à un autre. Certains arrivent à exprimer facilement ce quils ressentent alors que dautres nextériorisent pas leurs émotions. Il existe des personnes qui choisissent de contenir leur colère et de ne pas manifester leur angoisse, ce qui donne limpression quelles sadaptent bien aux situations difficiles. «Un stress émotionnel refoulé favorise lapparition de mécanismes qui rendent lenfant passif, voire malade.»
Que faire si on vit soi-même un stress et quon veut en minimiser les effets sur ses enfants? «Le simple fait de prendre conscience que le stress existe chez lenfant et quil peut avoir des effets dévastateurs représente une bonne partie du traitement. Dans tous les cas, il faut parler avec lenfant, lui demander comment il se sent, lui faire verbaliser sa peine et sa colère. Cest à vous et non à lui de comprendre la situation. Lenfant risque de se culpabiliser ou bien davoir des craintes démesurées face à lavenir. Prendre le temps de lécouter ou de répondre à ses questions permet de désamorcer des sources de tension. Parler avec des mots simples à votre enfant permet de communiquer autant avec son petit de deux ans quavec son grand de neuf ans.» De plus, il est important de maintenir les habitudes de la vie quotidienne. «Les bambins apprécient la routine, la régularité dans lheure des repas. Ils ont aussi besoin de maintenir le contact avec leurs amis et leurs grands-parents.» Les parents sont, en général, capables de régler les problèmes et peuvent se fier à leurs intuitions. Mais si on a besoin daide, il ne faut pas attendre le chaos pour demander du soutien. Même sil est nécessaire dans certaines situations de consulter un psychologue ou un travailleur social, le pédiatre de la famille peut être dune grande utilité. Si on réussit à identifier et à éliminer la source de stress, les douleurs et les symptômes vont disparaître.
Une grande partie du traitement repose sur la prévention. «On ne peut demander à un enfant, même dans une situation de stress aussi intense quun divorce, de réagir avec la maturité dun adulte. Il na pas la responsabilité de régler les conflits des parents, ni de prendre partie pour lun ou lautre. Il faut, par exemple, éviter de placer les enfants au centre du conflit, de leur faire partager les chicanes ou de dévaloriser le conjoint devant eux.»
«Par ailleurs, la société contemporaine génère un stress très important; il y a très peu de place pour des activités non dirigées. On impose son rythme de vie à lenfant, on organise ses journées du matin au soir et quelques fois même pendant la fin de semaine. Il faudrait parfois oublier la performance, planifier des activités relaxantes en famille, redécouvrir le côté ludique des flâneries improvisées et, ainsi, apprendre à mieux gérer son stress.
Virage, Volume 4 Numéro 1, Automne 1998
L'Association canadienne pour la santé mentale - Chaudière-Appalaches
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