JALOUSIE, QUAND LE CADET S'Y MET

Source : Isabelle Thomas, Revue Parents, avril 2000.

Le petit frère est là... Mères, grands-mères, copines rivalisent de conseils pour ne pas «négliger la grande soeur». Or, on l’oublie trop souvent, au fil des années le petit dernier n’est pas toujours ravi d’occuper la deuxième position. Les explications de Nicole Fabre*, psychanalyste et psychothérapeute d’enfants.

«Petite, j’ai tellement souffert de la naissance de ma soeur que je ne voulais qu’un enfant, se souvient Anne. Nous avons eu Mélanie. Puis mon mari m’a décidée et nous avons eu Marie. Et, bizarrement, c’est elle qui proteste quand je câline la grande. Elle la pince ou lui tire les cheveux. Je crois qu’elle a peur que je ne lui laisse pas assez de bisous.»

Le comportement de la petite Marie est loin d’être exceptionnel. Ni moins inhabituel que la fameuse jalousie de l’aîné. Mais on y pense moins. On nous a tellement rabâché que le grand risquait d’avoir perdu son statut privilégié d’enfant unique qu’on oublie que le petit deuxième n’apprécie pas toujours que la place ne soit pas libre. Sans compter qu’à nos yeux, c’est l’aîné qui a fait les frais de nos maladresses de parents inexpérimentés. Le cadet devrait donc se réjouir de profiter de notre expérience.

«Les parents savent que le grand a dû essuyer les plâtres mais le petit l’ignore, remarque justement Nicole Fabre, psychanalyste et psychothérapeute d’enfants. Il risque d’en vouloir à celui qui l’empêche d’être le premier et craindre d’être moins aimé que lui.» Anne confirme: «Marie a toujours peur d’en avoir moins. Elle ne peut pas s’empêcher de mettre son nez dans l’assiette de sa soeur pour vérifier qu’elle n’a pas plus de corn flakes ou de frites. Et le soir, je dois compter le nombre de bisous pour ne pas en donner plus à l’une qu’à l’autre! J’ai beau la rassurer, lui répéter que je l’aime : pour elle, je partage mon amour et elle en aura donc deux fois moins.»

Selon Nicole Fabre, ce sentiment survient vers 3 ans, «l’âge de la socialisation où l’enfant est capable de prendre conscience des identités séparées: il y a lui et les autres. C’est la période durant laquelle il demande à ses parents: “Est-ce que tu m’aimes?” Il traverse la phase oedipienne décrite par Freud». Et il faut se rendre à l’évidence: un « intrus» occupe déjà «sa» place dans le coeur de papa et de maman. D’où ses réactions de rejet.

L’écart d’âge compte aussi

«Martin est toujours dans les jambes de ses frères aînés, raconte Myriam, maman de trois garçons de 9, 7 et 3 ans. Lorsqu’il se sent exclu, il joue la mouche du coche. Il pique leurs feutres, dérègle leurs jeux vidéo ou démolit l’hélicoptère en Lego qu’ils avaient consciencieusement construit. Et c’est la foire d’empoigne.»

Normal, comment ne pas envier ces grands qui ont l’air de tant s’amuser? Comment ne pas s’énerver devant ce magnifique hélico alors qu’on arrive à peine à empiler dix cubes? Difficile de se sentir à la traîne de ceux qui savent mieux et qui font tout plus vite et plus facilement. «Plus les âges sont proches, moins il y a de jalousie de compétence, souligne Nicole Fabre. Quand on a un an de différence, on peut collaborer. Lorsque l’écart est plus grand, tout se complique.» Résultat, le bout’chou qui veut à tout prix être à la hauteur peut réagir par l’agressivité et une compétition forcenée. Tout en craignant la rivalité, il s’y lance contre vents et marées. C’est ainsi que l’on voit des grands se laisser dépasser par un petit bonhomme qui pousse des coudes jusqu’à leur piquer leurs petits copains!

D’autres, au contraire, manifestent leur «infériorité» en régressant. Puisque les aînés leur font comprendre qu’ils sont les petits, ils confirment leur état de bébé.Quand on évite la compétition, on a peu de risque d’être évincé. Comme quoi la jalousie peut être constructive (l’esprit de compétition) ou déconstructive (la régression ).

Selon Nicole Fabre, «il n’y a pas de caractère qui pousse un enfant à devenir jaloux. Mais il peut organiser sa personnalité autour de la jalousie. En devenant bagarreur ou, à l’inverse, peu combatif. C’est pourquoi, il faut toujours vous poser la question: “N’est-ce pas moi qui le maintiens dans un état de bébé, qui entretiens sa jalousie?” Dans tous les cas de figure, face à un enfant agressif ou bien régressif, il faut réfléchir à votre système éducatif et votre façon de manifester de la tendresse à l’un et à l’autre de vos enfants.»

Le rôle clé des parents

Car ce sont parfois les parents qui induisent la jalousie. À force d’entendre des «prends exemple sur ton grand frère» ou «à ton âge, ta grande soeur s’habillait toute seule», le plus jeune peut traduire qu’il vaut beaucoup moins que celui sur lequel il doit prendre modèle. Même lorsqu’on croit bien faire, on se trompe. Comme Virginie qui, par souci d’équité, offre systématiquement un cadeau au petit quand c’est l’anniversaire de la grande ou une bricole lorsqu’il faut renouveler les chaussons de danse de sa soeur. «Et quand j’emmène ma fille au cinéma, c’est en secret, ajoute-t-elle. Je lui demande de tenir sa langue. Le petit serait trop triste de n’avoir pas participé à la fête.»

Triste, peut-être, sauf que c’est la meilleure façon d’exacerber sa jalousie. Sans compter que la frustration fait partie de l’éducation. Il faut respecter l’enfant dont c’est la fête et faire comprendre à l’autre que son anniversaire viendra à son tour. Le petit diable réclame sa part du gâteau en tapant du pied? Évitez de lui lancer un «quel jaloux!». «Le danger, c’est qu’il vous prenne au mot et ne soit plus qu’un jaloux», souligne Nicole Fabre.

Or, la jalousie est un état d’âme. Plutôt que de l’enfermer dans cette attitude, essayez de la limiter à un moment ou à un acte isolé: «Tu es jaloux parce que ta soeur a eu un cadeau? C’est normal.» Ils se chamaillent sans arrêt? Mieux que d’attendre les bleus et les bosses, séparez-les sans prendre parti : «Ça suffit, maintenant chacun va de son côté.» Et dire au petit qui a mordu son frère: «Tu as le droit d’être en colère parce que ton frère ne veut pas te prêter son jeu vidéo mais ce que tu as fait est inadmissible. On ne mord pas son frère.» Sans oublier ensuite de câliner le petit jaloux.

«Même si on gronde un enfant, il faut toujours l’assurer de sa tendresse, conseille Nicole Fabre. Dites-lui: “Ce que tu fais n’est pas bien. Tâche de ne pas recommencer, maintenant c’est fini, viens dans mes bras.” Et pour “casser le groupe”, jouez avec eux deux, ne serait-ce que quelques minutes.»

Il est d’autant plus important de modérer la jalousie du cadet qu’elle risque de persévérer à l’âge adulte. «Ma petite soeur a toujours voulu tout faire comme moi, raconte Anne. Au point de me piquer mon job. De son côté, elle me reproche d’avoir toujours été la préférée.» Selon Nicole Fabre, «c’est aux parents d’instaurer le plus tôt possible une justice plus sérieuse. À 3 ans, les enfants sont capables de savoir ce qui est juste et injuste.»

Vive l’individualisation!

Et pour ne pas favoriser l’esprit de compétition qui risque d’attiser la jalousie, ne les élevez pas dans la fusion. Tenez compte de leurs personnalités respectives, respectez leur territoire et réservez des moments privilégiés avec l’un ou l’autre enfant en fonction de leurs goûts propres. Lorsque les tensions sont trop vives, pensez à les séparer le temps d’un week-end ou des vacances. Parfois un séjour chez les grands-parents peut faire prendre conscience au petit à quel point son grand frère lui manque. «Il arrive que des enfants jaloux d’un aîné soient plus heureux en dehors de la maison parce qu’il n’y a pas la même rivalité et qu’on ne se dispute pas les parents», conclut Nicole Fabre.

SOYEZ ÉGALEMENT ATTENTIF À L’AÎNÉ

Préservez-lui un endroit bien à lui

Comme Nicole Fabre qui, lorsque ses trois filles étaient petites et partageaient la même chambre, avait constitué pour l’aînée «un espace de 1m2 avec son petit bureau, sa bibliothèque et une barrière que les soeurs n’avaient pas le droit de franchir.»

Ne lui demandez pas de donner l’exemple

Même quand le petit l’embête, dites-lui seulement: «C’est vrai que ton frère a cassé son camion, mais essaie de ne pas faire comme lui.»

Expliquez au cadet :

Pas question qu’il fasse intrusion dans le domaine du grand. Rappelez-lui fermement: «Ce sont ses affaires, on n’y touche pas. C’est son jouet, tu n’y touches pas. Lui non plus n’a pas le droit de venir prendre ton jouet.»

Oubliez (parfois) le plus jeune

Organisez une fête pour l’aîné en éloignant celui qui risque de lui «voler»ses copains. Variante: l’emmener au cinéma, aller ensemble lui acheter une nouvelle paire de baskets ou un livre.

* Auteur de Blessures d’enfance, Éd. Albin Michel

Virage, Volume 7 Numéro 2, Hiver 2001

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