Source: Nathalie Collard. Châtelaine, janvier 2001.
Camps thématiques, cours de judo, école de cirque... Les parents imposent à leurs enfants des agendas de ministre. Et ne leur laissent pas le temps de vivre, affirme le psychiatre Alven Rosenfeld.
Votre enfant a-t-il un agenda? Consacrez-vous plus de cinq heures par semaine à ses activités? Êtes-vous angoissé à lidée quil ne soit pas choisi pour faire partie de léquipe élite de soccer ou quil ne réussisse pas le petit morceau de Chopin appris en vue de son concert de fin dannée? Votre table de chevet croule-t-elle sous les manuels déducation? Si vous avez répondu oui à lune de ces questions, cest que vous en faites peut-être un peu trop.
Nous le savons: nous vivons à lère de la performance. Nous sommes tellement obsédés par lidée de réussir tout ce que nous entreprenons que nous sommes devenus de véritables bourreaux pour nos enfants. Pas consciemment, bien sûr. Nous les aimons, nos petit chéris, et nous voulons leur bien.
Il reste tout de même que nous souhaitons les voir briller en toutes circonstances. Chaque geste, chaque activité doit faire fructifier leur potentiel. Cest la logique de Wall Street appliquée à léducation des enfants.
De la même façon, nous voudrions offrir à nos rejetons une vie plus que parfaite. Être parent est presque devenu un sport de compétition. Il faut éblouir, en faire toujours plus. Un bon exemple? Les anniversaires denfants. Autrefois, il suffisait de confectionner quelques sandwiches et un gâteau, et le tour était joué. Aujourdhui, les parents rivalisent dingéniosité pour organiser des partys dont on se souviendra longtemps: on commande dun traiteur, on impose un thème, on embauche un clown, on offre des cadeaux extravagants.
Même topo pour les vacances dété. Fini le temps où les enfants traînaient autour de la maison et samusaient avec les copains du quartier. Aujourdhui, tous les parents travaillent. Résultat: les enfants les moins fortunés se font garder ou vont au camp de jour, les autres sont inscrits dans des écoles de cirque ou des camps thématiques au Colorado. Quils le veuillent ou non. Quant aux parents qui nont pas les moyens doffrir toutes ces activités à leurs enfants, ils étouffent de culpabilité, convaincus que leurs rejetons ne se développeront pas comme les autres.
Cette attitude, observée chez un nombre croissant de parents, inquiète le docteur Alvin Rosenfeld. Ce psychiatre, père de trois enfants, travaille depuis plus de 30 ans auprès des jeunes. Au printemps dernier, avec la journaliste Nicole Wise, il publiait un ouvrage dans lequel il conseille aux parents de relaxer et de se faire confiance. «Il faut retrouver le plaisir dêtre parent et arrêter de sen faire pour tout et pour rien», affirme le docteur Rosenfeld. Nous lavons joint au téléphone dans sa demeure de Stamford, au Connecticut.
Docteur Alvin Rosenfeld: Nous le sommes tous un peu. Nous voulons ce quil y a de mieux pour nos enfants et nous avons peur de nous tromper ou de ne pas en faire assez. Cest normal. Le problème, cest que nous ne croyons pas suffisamment en nos capacités. Il faut se débarrasser de cette nervosité de chaque instant qui mine notre confiance en nous et en nos enfants.
Je crois que les parents daujourdhui sont des enfants frustrés. Ils ont manqué dattention étant jeunes et se sont juré quils seraient différents avec leurs enfants, quils feraient davantage dactivités avec eux. Et puis, les parents sont de grands angoissés. Ils ont tellement lu darticles et de livres expliquant linfluence dun geste ou dun comportement sur le développement de leur enfant quils se sentent constamment coupables. Les parents sont devenus hyper-conscients de la moindre parole prononcée. Ils se disent: «Si je lui dis ceci, je vais le traumatiser. Si je le laisse seul cinq minutes, il va sennuyer.» Arrêtons dobserver les moindres faits et gestes de nos enfants.
Je dirais que cest plus compliqué que ça. Aujourdhui, tout ce que nous faisons doit être validé par la science. Lenfant nest même pas né que sa future chambre est remplie dobjets censés le stimuler: un mobile noir et blanc parce que le nouveau-né ne distingue que deux couleurs, un ourson qui reproduit les sons utérins, etc. Les annonceurs ont compris quil y avait un marché et sen donnent à cœur joie. Les parents sont très réceptifs, au point de séquiper dobjets complètement inutiles. A-t-on vraiment besoin dun canard flottant pour prendre la température du bain de bébé, je vous le demande? Au fond, de quoi un enfant a-t-il besoin à la naissance? Dun lit et de quoi le changer.
Elle vient en partie de lentourage, des voisins, de la famille. «Quoi, ta fille nest pas inscrite au cours de ballet!» Les parents se sentent coupables et, pour que leur enfant ne soit pas différent des autres, ils acceptent de se transformer en chauffeur. Le plus dramatique dans tout cela, cest quils entraînent souvent leur enfant dans un tourbillon dactivités sans lui demander son avis.
Parmi les enfants que jai vus en consultation, je me souviens dun gamin de 14 ans qui excellait dans les sports, mais qui nétait pas très bon élève en classe. Quà cela ne tienne, les gens ladmiraient et faisaient grand cas de ses performances sportives. À force de parler avec moi, il ma finalement avoué quil voulait seulement jouer au ballon avec ses amis sans être jugé. Il nétait pas à laise dans son rôle dathlète. Ce ne sont pas tous les enfants qui apprécient des activités très encadrées.
Pas du tout. Il faut les encourager à se développer, cest très bien. Tout ce que je dis, cest quil faut atteindre un certain équilibre. Lentraînement sportif à 5 heures du matin suivi de lécole et de la séance de tutorat en français avant le retour à la maison et les leçons, cest peut-être un peu trop. Pourtant, cest le quotidien de bien des enfants. Ils mènent des vies de fous et ont à peine le temps de dormir. Ce nest pas une vie pour eux ni pour leurs parents. Les enfants nont plus de temps à eux. On ne les laisse pas sennuyer. Ils passent leur temps devant la télé ou à jouer à des jeux vidéo. Ils ne se sont pas créé dunivers à eux.
Cessez dêtre parent 24 heures sur 24. Vous avez un travail, des amis, un conjoint? Profitez-en. Le samedi soir, confiez vos enfants à une gardienne et allez souper au resto. Prenez soin de votre couple, soyez amoureux, réservez-vous des temps libres. Je nai jamais rencontré des enfants malheureux parce que leurs parents étaient heureux ensemble. Lunité dun couple donne le ton à la maisonnée. Or, lenfant est très sensible à la nervosité et au stress des parents. Si latmosphère est bonne, lenfant en profitera. Je rappelle également aux parents quil faut instaurer des moments de détente avec les enfants, des moments où il ny aura rien au programme, où on ne pensera quà samuser et à être ensemble. Les parents daujourdhui ne jouent plus avec leurs enfants, ils développent leur capacités psychomotrices. Ils sont devenus obsédés par la performance.
Bon nombre dentre nous vivent comme sils étaient des patrons de multinationales, rivés à leur écran dordinateur, accrochés à leur téléphone portable, esclaves de leur courrier électronique. Et sils écoutaient leurs messages un peu moins souvent? Vous me direz que ce nest pas nouveau, mais je suggère souvent aux parents de fermer la foutue télévision pendant une semaine. Devinez quoi? Les gens consacrent alors plus de temps aux relations humaines. En Amérique du Nord, nous sommes véritablement hypnotisés par cette boîte qui monopolise tous nos temps libres.
Oui, et je dirais même quil y a 50 ans, on naccordait pas assez dattention aux enfants. Aujourdhui, cest le contraire. Les baby-boomers prennent leur rôle très au sérieux. À leurs yeux, être parent est un travail. Cest pourquoi ils consultent un si grand nombre de livres spécialisés. Ils craignent léchec. Il ny a rien de mal à lire un livre de temps à autre, mais il ne faut pas sen remettre uniquement aux manuels pour élever une famille...
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Hyperparenting: Are You Hurting your Child by Trying too Hard?, par Alvin Rosenfeld, St. Martins Press, New York, 257 pages, 35,99 $.
Virage, Volume 8 Numéro 3, Printemps 2003
L'Association canadienne pour la santé mentale - Chaudière-Appalaches
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