Source: Linda Boutin, Coup de pouce, octobre 1996
Pas facile de vivre cette séparation quand on est maman à temps plein et de traverser la période de remise en question qui laccompagne. Il y a pourtant des moyens dy arriver.
Certaines mères de familles vivent durement le départ de leur petit dernier pour lécole. Du jour au lendemain, elles se retrouvent seules, frustrées, parfois même désespérées. «Après avoir consacré des années à léducation de leurs enfants, elles ont limpression davoir tout donné et de navoir rien reçu en retour», affirme Suzanne Tremblay, psychologue et coordonnatrice du service clinique au CLSC Samuel de Champlain, à Brossard. Outre le sentiment de frustration, ces femmes ont souvent soudainement limpression dêtre inutiles et se morfondent chez elles pendant la journée. Certaines se réfugient dans le sommeil ou dans le ménage.
«Dautres tentent inconsciemment de maintenir le lien de dépendance avec leur progéniture, pour donner un sens à leur vie», poursuit Suzanne Tremblay. Lynda, 33 ans, mère de trois enfants, fait partie de cette catégorie. Bien quelle souhaite que son plus jeune, âgé de 7 ans, devienne autonome, elle continue de sen occuper comme lorsquil était un tout-petit en laidant à shabiller et en nouant les lacets de ses souliers. «Jaime lui être indispensable. Cela signifie que je ne suis pas à la maison pour rien.» Mais cette relation de dépendance sest avérée être une arme à deux tranchants quand son fils a pris le chemin de lécole. «Je nétais pas prête à couper le cordon ombilical», raconte Lynda. Les premières semaines ont été un véritable enfer tant pour elle que pour son enfant. Pendant quelle pleurait son absence, fiston sennuyait delle à lécole. «Je tournais en rond. Je me demandais comment il se comportait en classe. Je minquiétais de son asthme. Je nosais pas sortir de peur que la directrice ne téléphone pendant mon absence.»
Selon les psychologues Diane Casoni et Francine Boucher, les mères qui ressentent un puissant sentiment de perte au moment où leurs enfants les quittent pour lécole sont celles qui puisent en grande partie leur valorisation personnelle dans leurs relations familiales. Elles adorent soccuper de leurs enfants et les confient rarement à des étrangers. Pour ce type de femmes, il ny a pas de lien assez puissant pour remplacer lamour inconditionnel dun tout petit. Quand leur poussin commence à voler de ses propres ailes, elles constatent avec regrets quelles nont plus autant dinfluence sur lui.
«Ces mères ont aimé leur enfant de leur mieux. Et voilà quil nest plus là pour continuer à recevoir les soins quelles croient indispensables à son bien-être», explique Diane Casoni. Elles simaginent alors, à tort, que leur présence nest plus essentielle à leur progéniture. «Les besoins de leur fils ou de leur fille changent. Cela les oblige à réajuster leur rôle parental» ajoute la psychologue.
Si on est, comme ces femmes, mère poule, peut-on mieux vivre la séparation davec notre enfant? On doit se montrer moins accaparante et cesser de sinquiéter lorsque notre enfant franchit pour la première fois le seuil de lécole. «Les femmes engagées dans des activités sociales et intellectuelles sen sortent mieux. Elles développent dautres centres dintérêt que leur famille, qui leur permettent de maintenir leur estime de soi», constate Francine Boucher. Ce sentiment de perte nest pas exclusif à une catégorie de femmes: toutes les mères léprouvent quand leur petit dernier quitte leurs jupes pour de bon. Danielle Caumartin, une femme au foyer de 38 ans et mère de trois enfants, a senti un douloureux pincement au coeur lorsque son petit Philippe a commencé lécole, lan dernier. «Jai pris un coup de vieux. Son départ marquait la fin dune étape importante et heureuse de ma vie» rapporte Danielle. En général, ce malaise dure quelques heures. Sil persiste pendant des semaines, il y a anguille sous roche. «Cest signe que lamour quon éprouve pour notre fils ou notre fille répond à nos propres besoins plutôt quaux siens», explique Diane Casoni. Si on est inconsolable, mieux vaux consulter.
La plupart des mères de famille sadaptent plutôt bien à leur nouveau style de vie. Pour plusieurs, lentrée à lécole de leur plus jeune enfant est même synonyme de libération. Elles peuvent désormais saccorder du temps pour elles-mêmes et pour les projets qui leur tiennent à coeur. «Jétais euphorique, raconte Suzanne Gagnon, 38 ans, maman de trois garçons. Je partais magasiner des journées entières avec mes amies.»
Toutefois, Suzanne Tremblay note un sentiment dambivalence chez de nombreuses femmes au foyer. «Elles se demandent si elles doivent retourner sur le marché du travail ou rester à la maison pour accueillir leur marmaille après lécole. Lorsquelles travaillent à lextérieur, elles voudraient être avec leur progéniture et, lorsquelles sont à la maison, elles voudraient être à lextérieur», soutient la psychologue.
Un dilemme qui ne se résout vraiment que... lorsquon assume pleinement sa décision, ce qui nest pas toujours facile quand on est sensible à lopinion dautrui. «Quand je moccupais des enfants, je ne me sentais pas jugée par mes proches. Mais, depuis que je suis seule à la maison, on me demande régulièrement si je compte reprendre le collier», avoue Suzanne Gagnon. En dépit du fait que son mari lappuie entièrement dans son choix, cette femme au foyer envisage de retourner travailler, lan prochain. «Si la pression sociale nétait pas si forte, je resterais sans doute chez moi.»
La solution? Trouver léquilibre entre nos besoins personnels et notre besoin dappartenir à un groupe. Une combinaison qui, avouons-le, nest pas toujours facile. «Si on se sent trop marginalisée par rapport à son groupe social, il est préférable daller travailler», affirme Francine Boucher. Mais en ces temps de chômage, les emplois ne courent pas les rues, surtout pour les femmes absentes du marché du travail depuis longtemps. Le bénévolat apparaît comme une solution de rechange acceptable. Plusieurs simpliquent dans des comités et des activités reliés à la vie de leurs enfants (comité décole, équipe sportive, etc.). Elles ont ainsi limpression de veiller de près à léducation de leur progéniture. Dautres ouvrent une garderie chez elles et poursuivent ainsi leur rôle de maman.
Francine Éthier, 45 ans, a opté pour le bénévolat. Quand Julien, son benjamin, est entré à lécole, cette ancienne secrétaire de direction sest sentie dans le même état desprit quune employée quon licencie après de nombreuses années de loyaux services.«Comme mes trois gars étaient à lécole, javais limpression quils navaient plus besoin de moi, se rappelle Francine. Pendant 15 ans, javais élevé mes enfants. Soudain, je navais plus de but. Jétais toute mélangée.»
Tiraillée entre son désir de retourner sur le marché du travail et celui de participer pleinement à léducation de ses enfants, elle ne parvenait pas à trouver une solution qui tienne compte à la fois de ses besoins personnels et de ceux de sa famille. Devait-elle reprendre son ancien emploi, rester à la maison pour offrir chaleur et sécurité à ses garçons après les classes ou avoir un quatrième enfant? Elle a choisi le bénévolat à lécole. «Cétait loccupation idéale: je rencontrais des gens, je me sentais utile et je demeurais disponible pour léducation de mes fils.» Aujourdhui, elle se sent épanouie. Elle consacre 25 heures par semaine à des activités de bénévolat et le reste de son temps à chouchouter sa famille. «Je nai jamais regretté mon choix, précise Francine. Si jétais retournée au travail, jaurais manqué une étape de développement de mes enfants.»
Même si, à la maison, notre horaire est bien rempli, il faut bien admettre que la vie y est moins stressante quau travail. Malgré cela, il nest pas toujours facile de soffrir des après-midi de farniente quand on sait que la majorité des jeunes mamans mènent de front carrière et vie de famille. À moins davoir une excellente santé mentale et dêtre sûre de son choix de vie, le sentiment de culpabilité nous envahira tôt ou tard.
«Depuis notre enfance, nous sommes conditionnées à être productives», explique Suzanne Tremblay. Plus catégorique, sa collègue Francine Boucher encourage les femmes au foyer à balayer du revers de la main les quen-dira-t-on. «Je ne vois pas pourquoi ces femmes se sentiraient coupables dêtre à la maison. Cest un choix quelles ont fait en famille et personne na le droit de contester cette décision.»
Après des années dabnégation et de dévouement, bien des mères ont du mal à apprendre ou à réapprendre à se faire plaisir et à sépanouir. Pour elles, un tel comportement est synonyme dégoïsme. «Leur vie prend uniquement son sens lorsquelles répondent aux besoins des autres», note Suzanne Tremblay. Et, lorsquelles voient leur petit dernier séloigner, elles ne savent plus trop quoi faire de cette soudaine liberté. Une réaction normale, nous explique Diane Casoni. «On ne demande pas à un nouveau chômeur daller à la pêche la journée où il a été congédié!» lance-t-elle. Selon elle, les femmes soffrent du bon temps à partir du moment où elles ont la certitude de ne rien enlever à leur famille.
Manon, Danielle et Suzanne, des mères de famille dans la trentaine, ont choisi de se la couler douce pendant au moins un an. «Nous avions envie de prendre du temps pour nous», disent-elles à lunisson. Et elles ne manquent pas didées pour soccuper: sorties avec les amies, bénévolat à lécole, tennis, lecture. Elles nont encore rien prévu pour lavenir. Elles prendront peut-être un travail à temps partiel ou participeront davantage aux comités de parents à lécole. Pas de sentiment de culpabilité? «Pas du tout, jai mérité ces vacances, et mes enfants sont heureux», dit Manon. En effet, quoi demander de plus?
Virage, Volume 3 Numéro 1, Automne 1997
L'Association canadienne pour la santé mentale - Chaudière-Appalaches
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