Laurent Fontaine
Ce texte a remporté le prix Jean-Charles Pagé 1996, catégorie presse écrite périodique.
À lère de la performance, lendurance compte autant que la compétence. Mais Superman est usé: les problèmes de santé mentale sont devenus LA CAUSE dabsence au travail.
Quand il nous a rappelé, Claude Lemay, dAlis Technologie, fêtait Noël près de Chicago. Où quil soit dans le monde, le président de la PME de Ville Saint-Laurent répond à ses messages comme on va au dépanneur du coin. Cest quà 45 ans, lhomme est, disons-le, occupé : au bureau vers 5 heures du matin, il travaille 90 heures par semaine puis sévade deux jours dans les Laurentides aux commandes de son avion bi-moteur avec sa femme (ils se sont rencontrés en voyage daffaires), son fils de 11 ans et quelques «lectures». Du moins, quand il le peut: en 1994, il a été 24 fois en Europe, quelques fois au Japon, il a fait quelques sauts aux États-Unis, siégé à neuf conseils dadministration différents, et on en passe...
Épuisé ? Vous ny êtes pas : 5 heures de sommeil et voilà cet ancien champion de natation sur pied. Un atout qui lui offre, chaque semaine, 21 heures déveil de plus que la majorité. Insensible au décalage horaire, il peut discuter affaires après une bonne douche, là où dautres ont besoin dune nuit de sommeil pour récupérer. Pour garder la forme, il fait quelques longueurs de piscine, sadonne à la gastronomie et boit tous les jours un verre de vin rouge «pour la santé» ! Et depuis trois ans, il soffre, chaque année, quatre voyages dune semaine, en amoureux avec son épouse ou en famille.
Après 5 heures de sommeil, Normand Tremblay, vice-président, ventes interurbains, chez Bell Canada, est lui aussi sur pied. À six heures du matin, il est au bureau. «Ça me donne 12 à 15 heures par semaine sans réunion et sans téléphone», dit ce quadragénaire qui travaille darrache-pied mais se fait un point dhonneur de respecter le pacte matrimonial : rentrer avant 18 heures et consacrer les fins de semaine à sa famille de quatre enfants.
Claude Lemay et Normand Tremblay suivent sans trop de mal le rythme denfer de la nouvelle économie. Une bonne endurance, une discipline de fer pour gérer leur agenda, la passion de leur métier, le goût dapprendre, ont fait deux ce quon voudrait que nous devenions tous: des performants.
Tout indique que ceux qui ont un emploi travaillent plus quavant. En 1994, selon Statistique Canada, les 10 millions de travailleurs canadiens ont travaillé, en moyenne, une heure de plus par semaine quen 1991. Un calcul qui ne tient compte que des heures déclarées! Dans un sondage auprès de ses lecteurs, le magazine Affaires Plus concluait en mars 1993 que près dune personne sur deux travaillait plus quen 1990: 12% faisaient plus de 60 heures par semaine; 44,4% plus de 45 heures. «Il ny a pas de doute: lavenir na rien dune balade au parc !» confirme Alain Forget, premier directeur chez Price Waterhouse, spécialiste de la gestion du changement.
La compétition mondiale force aussi les compagnies à sillonner le village global: selon American Express, le temps de voyage des hommes daffaires nord-américains a augmenté de deux tiers depuis 1990. Au Canada, les voyages daffaires en dehors de lAmérique du Nord sont passé de 11,7% en 1984 à 16,6% en 1993, et les voyages interprovinciaux ont bondi de 19,2 millions en 1980 à 31,3 millions en 1992. On voyage davantage et plus vite: en 10 ans, les voyages daffaires de plus dune nuit ont diminué de moitié au Canada, mais les déplacements dun jour ont plus que doublé.La famille dabord:
«Pour réussir, il faut aimer ce quon fait et contrôler sa vie. Pour avoir loccasion de voir ma famille, je gère mon temps de façon très disciplinée. Si je pose une question, je ne veux pas un rapport, jattends une réponse! Avec le fax, le cellulaire et la messagerie électronique, je travaille plus vite, et sans stress: jai compris que la touche «off» se trouve de mon côté.»
(Normand Tremblay, 60 heures/semaine, V.-P. ventes, interurbain, Bell Canada.)
Davantage de travail, de déplacements de compétition, dinsécurité et dintensité, mais moins de gens. Le changement est devenu la norme, et la règle de survie est très simple: tenir ou partir.
«Dans 5 ans, ceux qui nont pas demploi seront dépressifs et ceux qui en ont un seront en burn-out!» sexclame Nancy Turgeon, directrice de projets chez Massy-Forget Communications. Elle adore son travail mais sa vie est devenue «une course contre la montre depuis linvention du fax !»
Elle ne croit pas si bien dire. Maintenant que les périls de la récession sont écartés, les top-managers découvrent avec effarement létat des troupes: «catastrophique», laisse tomber Jean Gosselin, président de Pro-Act, une des firmes spécialisées en programmes daide aux employés (PAE). Comme ses confrères, il tire la sonnette dalarme: «Les gens sont usés, tranche-t-il. Ils craquent les uns après les autres.»
La récession? 18 mois de folie furieuse, dit le docteur Sheldon Elman, président de Médisys. «Les top-managers ont remis à plus tard les régimes et les exercices. Et parmi eux, 20 à 25% sont tombés malades: ils somatisaient la crise. Obligés de rester à la barre, ils ne passaient quen coup de vent pour se soigner.» Leur niveau de satisfaction remonte depuis quils maîtrisent à nouveau la situation, constate heureusement le médecin.
En 1992, un Canadien sur deux se disait plus stressé quen 1990. Une fois sur deux, à cause du travail. «Dans nos consultations, les états de stress directement attribués au travail sont passés de 5% à 15% en 3 ans, dit Jean Gosselin. Et les états de crise au travail (états agressifs, risque de suicide ou dhomicide, tensions anormales) font maintenant lobjet dune consultation sur cinq.» Même bilan chez les Consultants Shepell, un autre bureau de PAE qui soccupe de plus de 600 compagnies: «En quelques années, les cas dépuisement ont augmenté de plus de 20%», dit Francine Clermont, directrice générale.
À tout moment par exemple, chez Labatt, on compte une quinzaine de cadres (sur 330) en burn-out, depuis les deux restructurations. Un problème si réel que la brasserie veut former ses cadres à la gestion du stress. Et pour le recrutement de personnel, «lendurance et la capacité de réagir deviennent des facteurs déterminants», dit Gilles Dulude, vice-président aux ressources humaines. Lui-même, sans cesse à la recherche dun équilibre entre ses 65 heures de travail et sa famille de quatre enfants, fait du squash quelques midis par semaine pour tenir le coup.Varier le prisme:
«Imaginez deux enfants renversés par une vague. Lun part en pleurant et lautre éclate de rire. Ma vie a changé quand jai compris que les événements nous stressent moins que lévaluation quon en fait. Pour tenir le coup, je change souvent de prisme, dit ce père de trois enfants qui préfère le train à lauto pour voyager entre Cartierville et le bureau et gagner ainsi une heure de lecture par jour. Apprendre me détend, autant quun week-end de ski en famille, quune réunion avec des amis ou que mon implication sociale. Je ne tiendrais jamais si je ne pouvais me reposer sur lharmonie familiale, et sur les week-ends planifiés avec mon épouse.»
(Normand Toupin, 60 heures/semaine, directeur, relations avec les médias, Bell Canada.)
En 1993, une étude de Foster Higgins révélait que la moitié des absences de courte durée (entre un jour et un mois) était liée à des problèmes de santé mentale ou à des «problèmes personnels», sinon aux deux. À lIndustrielle Alliance, les congés de maladie de plus de six mois pour raison de dépressions et danxiété sont passés de 6,6% des cas en 1993 à 11,6% en 1994. La part des indemnités versées pour maladies mentales a grimpé de 10% en 1993 à 20% en 1994. La Great West confirme ces chiffres: chez elle, la part des troubles psychiatriques (au sens large) dans les invalidités de longue durée est passée de 11% en 1989 à 24% en 1993. Loin devant les accidents du travail (15%) ou les maux de dos (10%) qui étaient le fléau des années 1990.
«Quand vous nêtes plus capable de travailler, la seule manière sociable admise de lexprimer est de tomber malade», dit Claude Lapierre, vice-président, affaires médicales, chez Médisys. Rien détonnant à ce que les PAE, peu connus il y a cinq ans, se soient répandus comme une traînée de poudre dans les trois quarts des grosses organisations : les problèmes de santé mentale sont devenus la cause dabsence au travail et affectent directement les entreprises.
«Le milieu de travail est devenu pathogène, dit Jean Gosselin en pesant ses mots. Si tant demployés et de cadres sont au bord de lépuisement professionnel, ce nest pas quil sont plus faibles, cest quon a exigé deux trop de changements en trop peu de temps. Aucun environnement nexige autant de performance, jour après jour, que les entreprises aujourdhui. Que penser du responsable des ressources humaines dune grosse compagnie nationale qui veut organiser un séminaire de motivation, du genre be a winner, quelques mois après avoir mis 3 000 personnes à pied ? La première chose à faire est de panser les plaies morales !»
«On travaille «plus» fort quavant mais pas «trop fort», nuance Claude Lapierre de Médisys. On est loin ici du rythme des ateliers de couture des pays asiatiques ! «Ce qui est difficile, ce nest pas tant le changement que lincertitude», estime Alain Forget, de Price Waterhouse. Les cadres intermédiaires, particulièrement, ont vécu dans loeil du typhon: ils voyaient partir leurs collègues, devaient gérer les mises à pied sans être convaincus de leur utilité et mobiliser les survivants autour dune vision sans voir où ils sen allaient.Le sport pour mieux créer:
«Depuis 20 ans, je me défonce dans le sport. Le midi, je refuse des dîners, pour retrouver mon énergie. Sinon, je me sens mal. Le monde du travail a du mal à décompresser. On culpabilise en lisant un rapport devant un bon foyer, comme sil fallait un environnement banal pour travailler ! Nous valorisons lintelligence, mais continuons dévaluer les gens suivant le nombre dheures au bureau. Si chacun se sentait un peu plus libre de son temps et de sa créativité, employés et cadres seraient beaucoup moins stressés!»
(Jean-François Duchaine,75 heures/semaine, PDG, Groupe Innovation.)
«En plus, dit Jean Gosselin, La famille et le travail connaissent en même temps des transformations majeures qui mettent les gens sous pression. Leur stress est tel que cadres et employés traînent les problèmes de travail à la maison, et les problèmes personnels au bureau. Quand nos clients viennent pour des problèmes familiaux, ils prennent conscience de leur épuisement professionnel. Ou linverse. Quand ça craque, ça craque partout !»
Pour tenir, il faut trouver des plages où décompresser dun coup : hobby, famille stable, amitiés, bref une oasis où changer dair et retrouver lestime de soi. Mais beaucoup nont pu construire ou préserver pareille oasis! «Les exigences sont telles que les gens ne prennent plus le temps de vivre en dehors du travail», constate André Arsenault, médecin et conseiller en relations industrielles. La job envahit tout: le sommeil est agité, on coupe les loisirs et on prend des dossiers avec soi le week-end. Tout se vide, on ne parvient plus à parler de rien dautre que du travail, et le temps devient un long continuum sans changement. Très usant. «Certains vont senfermer dans un gymnase pour marcher sur un tapis roulant, dit-il. Quoi de plus absurde ? Si les gens pouvaient se trouver une heure pour marcher avec un ami ou faire un sport déquipe, ils feraient non seulement de lexercice, mais profiteraient aussi du support social des autres pour décompresser en nommant leurs émotions, leurs joies, leurs colères. Or cela disparaît.»
Pour tenir, il y a toujours les expédients. Selon le Food Technologys Top Ten Trends les Nord-Américains se ruent sur les aliments diététiques, les fortifiants alimentaires comme les smart drinks, et les cocktails multivitaminés. Malgré les conseils de prudence, les Québécois en ont acheté pour plus de 20 millions de dollars en 1994. Au Canada, 39% des gens en prenaient en 1993, contre 31% en 1990 !
Alcool, tabac, café figurent, bien entendu, au menu du surmenage. «Et la drogue progresse plus quon ne le pense, dont la cocaïne - pour être plus productif, affirme Jean Gosselin. Mais cest un sujet tabou en entreprise.» Et puis il y a les médicaments. Les anxiolytiques comme Buspar, les antidépresseurs comme le très célèbre Prozac (plus dun milliard de ventes aux États-Unis en 1993), les béta-bloquants comme lIndéral pour calmer la panique, du Ritalin pour stimuler le système nerveux central, etc. Difficile didentifier les médicaments consommés dans le but avoué de produire davantage ou plus longtemps, «mais le phénomène néchappe pas aux médecins», assure André Arsenault. Il faut tenir, quitte à craquer plus fort, mais plus tard.
«Qui vous a demandé de vous brûler ainsi ?» Quand Jean Gosselin pose cette question à ses clients, ceux-ci restent interloqués: personne... «Les entreprises supprimeraient tous les patrons que le personnel travaillerait aussi fort, dit-il. Nous avons tellement intégré la culture de la performance, le souci de la perfection, que nous nous mettons nous-mêmes sous pression.»
Le travail est devenu pour beaucoup le lieu privilégié où acquérir lestime de soi. Line Cardinal travaille au Centre de recherche en gestion de lUQAM; dans son étude Les effets pervers de la mobilisation vers lexcellence, elle soutient quon demande à lemployé de mettre toute son énergie, y compris psychique, au service de lentreprise et quà force de mobiliser jour après jour son intelligence, son imaginaire et ses émotions, on finit par le vider et le brûler complètement.
Pour mobiliser les employés, les théories actuelles du management conseillent de prendre soin de la qualité de vie au travail. Dans les faits, cela signifie quau nom de lexcellence, on demande toujours davantage à lemployé. «Si les employés se sentent importants pour leur entreprise, ils iront jusquà sacrifier leur vie pour elle», écrit Line Cardinal. Mais en même temps, prises dans le cyclone de la mondialisation, les entreprises ne peuvent plus rien promettre à long terme.
Les responsables du personnel commencent à voir que le double langage des entreprises (on soccupe de vous/donnez-nous le maximum) ne tient pas la route. «Que gagne lentreprise quand elle a brûlé son personnel ?» demande Jean Gosselin. Ce nest sans doute pas un hasard si les deux séminaires les plus demandés chez Pro-Act, dit-il, concernent la gestion du stress, et Comment élever nos enfants pour quils deviennent des performants sans perdre la boule ! «Guérir les symptômes de lépuisement professionnel ne sert en effet à rien si on ne revoit pas les systèmes qui les provoquent, renchérit le docteur André Arsenault. Il va falloir que le rythme quon exige des travailleurs change. À moins quon les considère comme une ressource prête-à-jeter ?»
Tenir le coup demande une discipline de vie. Ceux qui réussissent contrôlent leur temps, ordonnent leurs tâches, changent souvent dactivités pour varier le niveau de stress, gardent le sens de lhumour, le goût dapprendre et lamour de leur métier. Ils ne laissent pas le travail envahir leur bulle de survie, cette oasis où ils récupèrent quelques heures. Quand elle tient, la famille semble le lieu idéal pour décompresser. Il y a aussi lexercice. Le ministre Guy Chevrette pêche; Guy Saint-Pierre, PDG de SNC Lavalin jardine; Robert Fragman, président et fondateur dAventure électronique chasse, ou voyage avec son épouse... en visitant des magasins. Lionel Hurtubise, PDG dEricsson, file sur son voilier ou skie. Foglia, chroniqueur de La Presse, fait du vélo. Et vous?
Avec une petite centaine de sit-up quotidiens, vous pouvez raffermir vos abdominaux et améliorer votre maintien ainsi que votre endurance globale, affirme le psychologue sportif américain James Loehr. «Les patrons francophones sont deux fois moins portés à faire de lexercice que leurs collèges anglophones», regrette Richard Blais, président de Nautilus Plus. Lengouement et le temps disponible pour lexercice physique semblent avoir diminué. Ceux qui poursuivent sont surtout des professionnels célibataires de 20 à 49 ans.
Il y a aussi la méditation: «On va me prendre pour un extra-terrestre, mais ma source à moi, cest de faire le plein de langage intérieur, dit Renaud Lapierre, associé directeur de Biron, Lapierre. Rien à voir avec des sectes ou lésotérisme: je ferme ma porte et je fais le vide en laissant circuler le mental sans larrêter, en lâchant prise. Je deviens plus disponible au moment présent, plus attentif à mes intuitions. Jai une très belle vie depuis que je rejoins mon énergie intérieure!»
Virage, Volume 1 Numéro 4, Été 1996
L'Association canadienne pour la santé mentale - Chaudière-Appalaches
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