Réussir dans la sa vie

Source: Nancy Vanasse, Coup de pouce, Juin 1997

On a réalisé tous nos rêves, réussi sur les plans professionnel
et social et pourtant, on demeure insatisfait?
C’est peut-être parce qu’on s’est perdu de vue.
Si on revoyait notre système de valeur?

Marie est une femme intense et profonde de 43 ans. Brillante élève en architecture (pour plaire à son père), elle se marie assez jeune et décroche un emploi stable (pour entrer dans le moule). «J’avais toujours fait ce que mes parents et la société attendaient de moi, dit-elle. À 29 ans, j’en ai eu assez: j’ai divorcé et j’ai complètement changé d’orientation professionnelle. Par la suite, je me suis beaucoup cherchée dans l’expérience du travail: je suis devenue workaholic. Au fond, je courais dans tous les sens pour trouver qui j’étais.»

«Un bon matin, on m’a offert un poste de vice-présidente. Là, je me suis demandée où je m’en allais, quel était le sens de ma vie. Est-ce que j’avais vraiment besoin d’une plus grosse job? Est-ce que je voulais avoir deux maisons, trois autos, des robes à 500 $? J’ai amorcé une remise en question majeure, la fameuse crise de la quarantaine. Ça été le début de mon renouveau spirituel. J’ai réalisé que mes valeurs étaient vraiment celles du coeur. Aujourd’hui, je me sens plus libre que jamais. J’ai un style de vie plus dépouillé qu’avant, mais mon rapport aux autres est de plus grande qualité. J’ai une vraie expérience d’éveil de la conscience. Je sens que je ne fais plus qu’un avec la vie. Pour moi, c’est ça, être en vie.»

Certains d’entre nous se reconnaîtront peut-être dans le cheminement de Marie. C’est que l’ultramatérialisme des dernières décennies, qui mettait l’argent et la réussite professionnelle et sociale au centre de nos valeurs, nous a laissés sur notre faim, avec un sentiment de vide intérieur.

Avoir... ou être, voilà la question!

Promotion, maison, chalet, voyages, beaux vêtements. Toujours plus, toujours plus haut... Parfois aux dépens de notre vie personnelle et de notre santé. Voilà comment se conjugue le verbe avoir. On ne se reconnaît pas dans cette soif de possession? Attention: elle peut se manifester de façon plus subtile. La psychologue Line Trépanier souligne que ce n’est pas uniquement une question d’argent. «C’est aussi accorder beaucoup d’importance au pouvoir, au prestige, au standing social, à la reconnaissance ou à l’accumulation de connaissances», bref, à ce qui paraît. On cherche alors le bonheur à l’extérieur de soi.

Le problème, c’est que l’obsession de posséder est insatiable, la soif de bien paraître, inaltérable et l’objet du désir, toujours hors de portée. Et, pendant qu’on définit son identité en fonction de ce qu’on possède, on se perd de vue. Comme le soulève le psychanalyste américain Erich Fromm dans son classique Avoir ou être, un choix dont dépend l’avenir de l’homme, le danger est le suivant: si je suis ce que je possède et que je perds ce que j’ai, qui suis-je? «La liberté humaine est limitée dans la mesure où nous sommes attachés aux biens matériels, écrit-il. Quand nous nous accrochons à eux, quand ils deviennent des chaînes qui entravent notre liberté, ils nous empêchent de nous réaliser.» Par contre si je suis ce que je suis, personne ne peut me voler ma sécurité et mon sentiment d’identité.

Un besoin impérieux de changement

Quand notre vie ne rime à rien, quand on éprouve un sentiment de malaise qui éveille lentement en nous le besoin de grandir, quand une crise vient perturber l’équilibre précaire de notre tour dorée, on est mûr pour une remise en question de nos valeurs. «Ce sont souvent des événements extérieurs qui nous précipitent dans une crise, dit Line Trépanier. Que ce soit un divorce, un burn-out ou une perte d’emploi, on est poussé par la force des choses vers une croissance personnelle et même spirituelle. Si on empêche cette poussée, la vie nous y amènera bien d’une façon ou d’une autre.»

Hélène en sait quelque chose. Toute sa vie, elle a lutté contre la petite voix intérieure qui lui rappelait sans cesse combien son style de vie ne lui convenait pas. Infirmière, mariée, un enfant, une belle maison, un fonds de pension... Mais un malaise persistant lui collait à la peau. Elle se posait inlassablement les mêmes questions: «Où est ma place? Qui suis-je, sinon la somme des attentes de mes parents? Quelle est ma raison de vivre, à part mon fils, que j’adore?»

«J’ai d’abord décidé de bifurquer vers l’acupuncture, raconte-t-elle. Ça été le point de départ de mon cheminement vers moi-même. Tout le monde autour de moi me traitait de folle parce que je laissait ma sécurité d’emploi. Puis, j’ai fait une chute stupide qui a entraîné de multiples fractures à une jambe. J’ai été obligée de rester assise pendant deux ans. J’en ai profité pour faire une autothérapie. J’ai écrit à peu près 500 pages. J’ai vécu beaucoup de souffrances physiques et émotives. J’ai décidé que je ne voulais plus marcher dans les traces des autres. Ça été une véritable libération, comme une renaissance. Aujourd’hui, je suis beaucoup plus épanouie, plus heureuse. J’aime tout ce que je fais. J’ai pris mon envol et ça m’a ramenée à mon véritable moi.»

À la recherche de soi

«Les gens font ce que la société attend d’eux, dit Line Trépanier, plutôt que ce qu’ils sentent qu’ils devraient faire.» Plutôt que de suivre leur intuition et écouter leur petite voix intérieure. «Si on passe à côté de ça, ajoute Mme Trépanier, on passe à côté de sa vie.»

Selon Jacques Languirand, animateur de radio et philosophe, la quête de «l’être» serait un processus normal de l’évolution de la personne. «Mes recherches sur les cycles de la vie m’ont appris que, dans la première partie de notre vie, notre préoccupation est de réussir dans la vie, c’est-à-dire avoir un emploi, accumuler des biens, de l’argent, etc. À partir de la quarantaine, on met de plus en plus l’accent sur un autre aspect: réussir sa vie. On commence alors à être attiré par des valeurs qui sont nettement différentes.»

Mais il ne faut pas s’attendre à des changements spectaculaires du jour au lendemain. Changer ses valeurs est un long processus d’apprentissage. Le mot le dit: apprenti-sage. Cela suppose qu’on laisse aller un peu de matériel, qu’on reverra nos priorités et, dans certains cas, qu’on devra adopter un nouveau mode de vie. Cela suppose aussi qu’on identifiera les peurs qui nous poussent à chercher la sécurité dans le matériel. L’important: ne pas oublier que tout est une question d’équilibre. Pas besoin de vendre sa maison pour suivre Mère Teresa ou de se transformer en moine bouddhiste! Aller vers soi, ça se fait partout, en tout temps et simplement.

Dans Franchir les étapes de la conscience, le psychologue Benoît Rancourt écrit que, en premier lieu, «nous devons retrouver notre faculté d’être en contact avec nos émotions sans les juger, puisque le jugement constitue le voile qui empêche de faire la lumière sur ce qui nous habite, sur ce que nous sommes.» Line Trépanier abonde dans le même sens. «Le meilleur moyen de changer des choses, explique-t-elle, c’est de s’observer sans jugement et de ne pas tomber dans le piège de la culpabilité parce qu’on réalise tout à coup qu’on a tout misé sur l’avoir. Il s’agit plutôt d’apprendre à faire confiance à ce qu’on ressent. Si je me sens bien, pourquoi je changerais? Mais, si je ne me sens pas bien, il y a peut-être des décisions à prendre.»

Après avoir franchi la première étape et fait taire notre «mental», qui rationalise, qui analyse, qui paralyse, on est prêt à adopter des attitudes qui favorisent l’évolution de la conscience. Quelles sont-elles? Pour Jacques Languirand, une des clés consiste à trouver refuge dans la solitude, dans le silence. «Fermez la télévision et la radio de temps en temps, conseille-t-il. Levez-vous avant les autres et demeurez dans le silence, lisez le journal ou ne faites rien pendant une demi-heure, jouissez du temps qui passe, prenez conscience de l’espace et regardez en quoi ça fait vibrer quelque chose en vous.»

Line Trépanier recommande pour sa part de méditer, de suivre des cours de yoga ou de taï chi, d’entreprendre une thérapie, de retrouver le contact avec la nature, de marcher, d’écouter de la musique relaxante, de lire des ouvrages sur le sujet... «Mais, insiste-t-elle, d’abord et avant tout, il faut savoir écouter sa petite voix intérieure. Cessez de donner votre pouvoir aux autres. Consulter peut s’avérer d’un grand secours, mais un moment donné, il faut revenir à soi. Ce n’est pas un gourou, ni un maître, ni un thérapeute, ni un livre qui va vous apporter la réponse. Ce sont certes des guides utiles, mais il est primordial de comprendre que la clé se trouve à l’intérieur de soi.»


Cet article est accompagné par:
Avoir ou être: qu’est-ce qu’on y gagne? - Quand on est ce qu’on possède...

Virage, Volume 4 Numéro 1, Automne 1998

L'Association canadienne pour la santé mentale - Chaudière-Appalaches
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