Pour une redéfinition du bonheur

Source: Par Pierre Désy, Revue Lumière, mars/avril 93

Objectif spontanément avoué de l’homme, le bonheur n’en demeure pas moins un des concepts les plus méconnus de tout ce qui compose notre quotidien. Il est défini par le Petit Robert comme étant «l’état de la conscience pleinement satisfaite». Il semblerait que tout se joue autour de la notion de satisfaction et de l’expérience que l’on en fait. Il doit s’apprivoiser à l’école de la vie, à travers le long et laborieux processus d’essais et d’erreurs.

La poursuite du bonheur

La satisfaction est un sentiment de bien-être qui apparaît naturellement comme un résultat; immergés dans une société de performance, nous sommes, dès le départ, conditionnés à l’utilisation d’éléments extérieurs pour générer cette satisfaction tant recherchée, ce résultat si facilement confondu avec le bonheur, si éphémère soit-il. Pourquoi la satisfaction engendrée par le matériel ou autres plaisirs extérieurs n’apporte-t-elle pas cette dimension de permanence que l’on souhaite tant? C’est parce que l’on confond, dans cette poursuite incessante, le bonheur avec l’objet externe convoité. Aussitôt qu’on obtient l’objet de notre convoitise, la satisfaction disparaît rapidement; on entreprend, dès lors, la quête d’autre chose pour retoucher ce sentiment de bien-être dont le caractère fuyant lui confère précisément cette valeur relative si attrayante.

Et il en va de même à toutes les fois que l’on tombe dans le piège de la poursuite du bonheur. Poursuite sous-entend que le résultat est au bout; comme ce qu’on atteint ne nous apporte pas ce que l’on vise, on déplace l’objet, l’activité ou la personne à convoiter et on repart dans la poursuite!

Or, si on se penche un tant soi peu sur la question, on constate rapidement qu’il s’agit essentiellement de perception. Pourquoi tel objet, activité ou personne génère-t-il du bonheur pour telle personne et non pour une autre? Tout dépend de l’attitude de celui qui perçoit, de son seuil de contentement, de son conditionnement et... de sa nature profonde traduite par ses émotions. Le phénomène de perception est éminemment individuel, personnel.

Imaginons le bonheur comme un état de plénitude et son absence comme un état de vide. Comme le vide attire le plein, on a tendence à le remplir avec n’importe quoi pourvu qu’on ne ressente pas ce vide qui fait mal et qu’on ne veut pas regarder. On pourrait appeler cela de la fuite. Fuite systématique, inconsciente, devant ce qui nous confronte et pourrait nous emmener à nous connaître véritablement. Et cette inconscience demeurera tant qu’on ne prendra pas le temps de s’arrêter, de s’observer et de réfléchir sur sa vie, sur ce que l’on est, sur ce qui nous convient. Ainsi, on continuera de poursuivre le bonheur pour remplir le vide et de le baser sur la réalisation d’ambitions matérielles et/ou humaines, ne pouvant se solder que par un retentissant échec sur le long terme. Jamais bien matériel ne pourra créer cette plénitude intérieure permanente qu’est la Joie! Tenter désespérément de remplir des vides avec des vides ne peut pas faire long feu et n’entretient que la permanence de l’insatisfaction!

Le même principe s’applique à tout plaisir extérieur dont on dépend pour garantir notre bonheur. L’état de la conscience pleinement satisfaite ne doit dépendre que de Soi pour aspirer au statut de permanence. C’est une attitude profonde vis-à-vis l’existence. C’est une question d’approche à définir chacun pour soi, d’où l’importance de sérieusement s’y attarder.

Vivre dans le coma sans se poser de questions c’est peut-être beaucoup moins de troubles dans l’immédiat, mais cela ne mène nulle part. Le bonheur, c’est un état de conscience qui se bâtit, et cela, pas toujours en empruntant le chemin le plus facile. Comme le fruit que l’on cueille a nécessité beaucoup de soins et de travail pour se rendre à maturité, ainsi en va-t-il du bonheur et du travail sur soi.

La gestion de son quotidien

Il s’agit au fond, de gérer sa vie avec les mêmes principes de base dont on se sert pour gérer son travail, sa famille ou une entreprise. Pour signer une véritable réussite, il est primordial de s’établir des objectifs, de déterminer les moyens nécessaires pour les réaliser et de s’atteler de courage, de persévérance et de volonté. Sans plan d’ensemble et sans balise, «le nez collé dans la vitre», il ne faut pas s’attendre à des miracles. Bien gérer son quotidien demande d’abord une redéfinition d’objectifs à court, moyen et long terme. Ne pas craindre de remettre en question ce qui semble acquis. Se méfier de la complaisance qui nous entraîne facilement dans le compromis où l’on apprend rapidement à se contenter de peu et de moins que ce qui pourrait être. «Pourquoi faire la vague inutilement? C’est pas si mal comme cela! Pourquoi m’inventerais-je des problèmes?» Parce que justement, à se contenter de petits bonheurs peinards, on finit par ne pas être heureux du tout. Mais comme le processus est lent et subtil, on ne le réalise qu’en présence de la catastrophe ou lorsque toute notre existence bascule, quand notre véritable identité qu’on n’a jamais tenté d’identifier n’en peut plus de vivre ce quotidien qui ne convient plus, qu’on a souvent plus ou moins choisi ou qu’on a choisi en fonction de critères qui n’étaient pas les nôtres.

La complexité en ce qui concerne notre vie, vient de la subjectivité, de la difficulté de prendre le recul nécessaire pour ne pas être le jouet de ses émotions. Regarder sa vie avec perspective et objectivité serait probablement l’ingrédient de base pour réussir la recette. Cependant, l’effort requis pour ce faire se heurte à des réalités omniprésentes. D’abord, parce que l’engrenage quotidien tourne sans cesse et qu’il est fort tentant de lui emboîter le pas sans se questionner. Ensuite, parce que nous avons été conditionnés à être l’inconscient et que la conscience sociale elle-même s’y complaît; tout effort pour en sortir prend ainsi une allure marginale difficile à endosser. Enfin, parce que notre ego se veut tellement résistant au changement. Ce n’est donc pas surprenant que la solution qui ne demande aucun effort, ne dérange pas et n’implique pas de changement soit la plus populaire. On se laisse faire et on subit. On tente d’expliquer nos malheurs par toutes sortes de justifications et raisons extérieures, on se donne bonne conscience et on continue! Jusqu’au moment où le mal de vivre empoisonne notre existence au point de désespoir ou qu’une catastrophe nous force à nous questionner.

Redéfinir son approche

Alors pour qui aspire à vivre la joie permanente, il faut d’abord le vouloir sincèrement. Prendre du recul, s’observer, analyser ses comportements et réactions, afin d’apprendre à se connaître. Constater le conditionnement dont nous sommes affublés et le démystifier petit à petit.

Prendre contact avec ses émotions, apprendre à bien les ressentir et en devenir maître afin d’apprendre progressivement à se débarrasser de ses comportements réactionnels et reprendre contact avec le véritable pouvoir personnel. Bien qu’il y ait beaucoup de matière à couvrir et de techniques à utiliser pour supporter ce cheminement courageux, je ne développerai pas davantage cet aspect de la connaissance du Soi qui a déjà été passablement traité dans de précédents articles.1

Tout en prenant du recul, il est important de déterminer ce que l’on veut dans cette vie, c’est à dire brosser le plan d’ensemble dans lequel on pourra s’inscrire dans le quotidien. Déterminer ce qui nous convient et ce qui ne convient pas. Éviter le piège des yeux fermés et du superficiel n’est pas une mince tâche. Aller au-delà de ce qui semble nous rendre heureux ou de ce qu’on pense qui puisse nous rendre heureux. Faire des analyses coûts/bénéfices de telle ou telle joie nous fera souvent réaliser que le prix à payer pour un bon moment est absolument hors de proportion. Oser se demander si notre bonheur dépend de facteurs externes qui nous privent de l’entière maîtrise. Somme toute, accepter le risque de se questionner. Prendre sa vie au sérieux. Le bien-être du quotidien, du moment présent, on doit le bâtir. Ce n’est pas quelque chose dont on doit s’accomoder. Il faut y réfléchir, le concevoir et y travailler pour l’obtenir. C’est là, tout simplement, que se cache le bonheur. Demain n’existe pas; il n’est que le futur du moment présent. Pour y parvenir, l’effort est essentiel!

Se prendre en main, acquérir la maîtrise de son existence, c’est ne rien laisser au hasard, c’est éliminer toute dépendance du monde extérieur, c’est entrer en contact avec soi-même, c’est apprendre à se connaître, c’est apprendre à s’aimer, c’est apprendre le bonheur. C’est la grâce que je vous souhaite du plus profond de mon coeur!


1. Articles de Pierre Désy, Magazine Lumière mars à novembre 1992.

Virage, Volume 6 Numéro 3, Printemps 2001

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