Source: Pour donner un sens au travail. Le Comité de la santé mentale du Québec. Gaëtan Morin éditeur, 179 pp. 1992.
Sans travail, toute vie pourrit.
Mais sous un travail sans âme, la vie étouffe et meurt.
Albert Camus
«Que faites-vous dans la vie?» Voilà bien une question routinière à laquelle on répond avec enthousiasme ou hésitation, selon que notre travail nous satisfait ou non. En fait limportance du travail dans la civilisation industrielle, au plan des valeurs sociales comme dans la vie quotidienne, nest plus à démontrer. Nous travaillons en moyenne huit heures par jour. En y ajoutant les heures dévolues au transport et à la restauration, il nest pas exagéré de dire que chacun de nous passe près de la moitié de ses heures déveil au travail, ou dans des activités connexes au travail. En temps et en énergie, le travail est lélément le plus accaparant de la vie adulte, sans compter les heures supplémentaires, les soucis ramenés à la maison, la crainte de perdre son emploi, la frustration accumulée lors dun conflit interpersonnel, etc.
De plus lévolution récente de nos habitudes de travail contredit les prévisions des futurologues des années 70 qui voyaient poindre à lhorizon une société des loisirs pour lan 2000. Bien au contraire, le nombre des personnes travaillant plus de 50 heures par semaine a augmenté de 30,8% au Canada entre 1976 et 1985.
Le travail revêt donc une importance qui dépasse largement sa fonction économique ou sa valeur instrumentale: il détermine le rang social de la personne, en plus dêtre une source de relations humaines et un lieu de sociabilité par excellence.
Encore faut-il que les conditions de travail soient telles que la personne puisse sépanouir et développer ses aptitudes et son potentiel.
La tension psychique résultant dune surcharge de travail, la dévalorisation et la perte destime de soi reliées à des tâches monotones et répétitives, le sentiment dimpuissance et dinutilité, lépuisement, les relations humaines désincarnées dans une structure bureaucratique trop imposante, labsence de rétroaction, les conflits interpersonnels, voilà autant déléments auxquels sont exposées de nombreuses personnes dans leur travail et qui sur une longue période, peuvent savérer très dommageable pour la santé.
Si la santé mentale sapprécie, entre autres en analysant la qualité des relations dune personne avec son entourage, on comprend dès lors toute limportance du milieu de travail à ce chapitre. Or, lenvironnement général dans lequel évoluent les entreprises noffre pas toujours un contexte favorable à lépanouissement personnel.
Par ailleurs, les modifications du marché de lemploi ont entraîné une augmentation des tâches dites psychologiquement exigeantes.
Ces conditions de travail sont reliées à une situation économique difficile et à un climat de compétition accrue qui valorisent à la fois la productivité et lexcellence. Dans ce contexte, plusieurs entreprises procèdent à des réor-ganisations et à des coupures de postes importantes qui ne sont pas sans ajouter un poids sur les épaules de plusieurs travailleurs.
Au Québec, il en coûterait près de quatre milliards de dollars pour les problèmes reliés au stress au travail, soit presque léquivalent des budgets de la CSST et de la RAMQ réunies. Voilà pourquoi il importe deffectuer un examen approfondi des relations entre les conditions de travail et la santé mentale tout en demeurant sensible aux impératifs de productivité auxquels sont soumises les entreprises dici dans un contexte de mondialisation des marchés et de développement technologique. Cest dailleurs dans ce contexte dune «économie du savoir» que les entreprises prennent de plus en plus conscience de limportance des ressources humaines dans leur compétitivité. Il devrait donc être possible dassocier santé et productivité, développement des employés et développement de lentreprise.
Les problèmes de santé mentale au travail trouvent leur origine dans un ensemble de facteurs qui peuvent être liés à lorganisation et au milieu de travail.
Le travail répétitif et monotone, la perturbation des rapports hiérarchiques, lépuisement professionnel dans la relation daide, la perturbation des rapports horizontaux, les conséquences dun travail en situation de danger et les atteintes psycho-organiques reliées au travail sont autant de facteurs de risques qui menacent la santé physique et mentale dans le milieu de travail.
Limpact sur la santé mentale des situations de travail à risque décrites plus haut dépend de certaines variables liées à lindividu.
Les situations personnelles comme le décès dun être cher, la présence dun malade grave au foyer, une séparation ou un divorce constituent autant dexemples dexpériences de vie difficiles pour lindividu.
À ces exemples, il convient dajouter des éléments de vulnérabilité liés à des caractéristiques individuelles telles lâge, létât de santé, la personnalité et le sexe comme pouvant influer sur la nature et limportance des manifestations psychologiques reliées à certaines situations de travail.
De même, la nature et la force des stratégies personnelles dadaptation aux événements stressants traduisent lintensité des efforts déployés par lindividu pour maîtriser, tolérer ou réduire les demandes de lenvironnement. Parmi ces stratégies, certaines peuvent être efficaces pour réduire le effets négatifs du milieu de travail sur la santé mentale. La facilité à communiquer et à affirmer ses besoins, le recours à un réseau de soutien social et ladoption de bonnes habitudes de vie en sont des exemples. Dautres comportements, telle la consommation de drogues, dalcool et de médicaments peuvent représenter des stratégies dadaptation inefficaces.
Après un tour dhorizon ayant pour but de situer lorigine des problèmes de santé mentale au travail et didentifier limportance du milieu de travail sur la santé mentale dun individu, il est maintenant possible daffirmer que lenvironnement de travail est un déterminant majeur de la santé mentale dune personne et quil est à lorigine dune partie importante des maladies dites de civilisation.
La question est de savoir si ces maladies sont nécessaires pour pour assurer le bon fonctionnement de notre économie. Sagit-il en dautres termes du prix à payer pour assurer la productivité de nos entreprises?
À cette interrogation, il faut fort heureusement répondre par la négative. Laugmentation de la productivité des entreprises passe par la responsabilisation des travailleurs. De plus, les entreprises qui ont opté pour un mode de gestion participative obtiennent dexcellents résultats, en libérant la créativité, les talents et les connaissances des travailleurs. Ces entreprises ont compris quune des plus grandes causes de détresse de leurs employés est le mécontentement que leur apporte leur vie professionnelle, en raison du manque de considération pour leur travail.
Quand on analyse les caractéristiques de lorganisation de travail des entreprises les plus productives, il est frappant de constater que la plupart ont particulièrement mis en valeur la compétence et la créativité du personnel et favoriser la participation des travailleurs aux décisions qui les concernent.
Virage, Volume 1 Numéro 1, Automne 1995
L'Association canadienne pour la santé mentale - Chaudière-Appalaches
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