Magasinage boulimique - Portrait d’une dépendance

Source: Francine Légaré, La Gazette des femmes Vol. 19 No 4

Les tentations sont différentes selon le sexe. Les femmes sont attirées par les cadeaux... pour les autres, et sont en cela conditionnées par le goût de plaire à leur entourage. Les hommes sont plus intéressés par le matériel informatique et les voitures.

Nous sommes toutes un peu, beaucoup, victimes du matraquage publicitaire et de l’incitation constante à acheter. Mais un certain nombre de consommatrices répondent à cet appel de façon désordonnée et boulimique: ce sont les acheteuses compulsives dont on connaît depuis peu le malaise psychologique qui les pousse à surconsommer sans frein et sans plaisir.

En fait, pour ces femmes, le geste d’acheter se présente comme un antidote à l’anxiété. «Le magasinage compulsif est une dépendance tout comme l’alcoolisme, les toxicomanies ou la passion du jeu. Malheureusement, il s’agit d’une maladie peu reconnue et souvent associée à une simple tendance au gaspillage. Or il s’agit là d’un comportement qui peut faire beaucoup de ravages et derrière lequel se dissimule presque toujours une très faible estime de soi.» Mireille Giroux travaille à l’Association coopérative d’économie familiale (ACEF) de l’est de Montréal. Conseillère budgétaire depuis plus de dix ans, elle a côtoyé bon nombre de surconsommatrices venues chercher une aide pour mettre fin au réflexe incontrôlé de l’achat. Elle explique les caractéristiques en chaîne de leur malaise. D’abord, l’objet acheté n’a, somme toute, qu’une importance secondaire par rapport au besoin de se retrouver dans un magasin et d’en éprouver une réelle euphorie. Vient ensuite la sensation du pouvoir lié à l’acte de dépenser, de même que la satisfaction de bénéficier de l’approbation des commerçants (cette robe vous va à merveille!) et l’illusion, consciente ou non, que le bonheur passe par le nouvel achat.

De retour à la maison, le butin rapporté a perdu de son éclat et va souvent rejoindre, dans le fond d’une armoire, quantité d’autres objets acquis dans les mêmes conditions. La souffrance, quant à elle, est toujours présente. Le prochain achat n’est pas loin. La personne vit traquée par ce scénario à répétition et compromet souvent son propre équilibre budgétaire ou celui de sa famille.

L’expression d’une détresse

À l’ACEF, on ne s’étonne plus de la déraison liée au phénomène: une surconsommatrice remplit des pièces entières de caisses de vêtements qu’elle ne porte jamais, une autre accumule douze manteaux d’hiver en quelques jours, tandis qu’une troisième perd le sommeil à la pensée d’acheter son vingtième stylo Mont Blanc. Comment explique-t-on un tel appétit?

Ces dernières années, l’équipe de Mireille Giroux a voulu en savoir plus sur cette dépendance trop souvent prise à la légère. On a donc consulté les très rares études parues sur le sujet, recueilli le témoignage de personnes qui se reconnaissaient comme surconsommatrices et questionné des spécialistes intéressés par cette maladie.

Il en est ressorti une meilleure définition de la maladie elle-même, mais aussi des indices quant à l’origine de la prédisposition à l’achat compulsif. On observe, par exemple, des risques accrus chez les enfants qui sont conduits très tôt et très fréquemment dans les magasins par leurs parents. Le danger est d’autant plus grand si ces derniers dépensent de façon excessive et multiplient à l’égard des plus jeunes les occasions de cadeaux: objets, argent ou, plus tard, prêts de cartes de crédit. Devenus adultes, ces personnes porteront les séquelles d’un univers familial où la reconnaissance sociale passe par l’acte de consommer et où la valeur de chacun est fonction de ce qu’il dépense.

Les recherches ont également permis de constater que, en dépit des apparences, il ne s’agit pas d’une maladie réservée aux femmes, bien que celles-ci recherchent plus souvent que les hommes une aide extérieure pour sortir de l’impasse dans laquelle elles se trouvent. Toutefois, les tentations sont différentes selon le sexe. Ainsi, les femmes sont attirées par les vêtements, les parfums et les cadeaux... pour les autres, et sont en cela conditionnées par le goût de plaire à leur entourage. De leur côté, les hommes sont plus intéressés par le matériel informatique, les disques laser, les outils et, convoitise particulièrement coûteuse, les voitures.

Autre aspect de la manie de l’achat: elle apparaît parfois au lendemain d’un événement déclencheur comme un deuil ou une séparation. Une existence vide, l’ennui et l’isolement affectif sont aussi des terrains favorables. Il faut aussi certainement tenir compte d’un contexte général qui n’est pas loin de valoriser ce genre d’excès: les stratégies publicitaires, les astuces commerciales et la facilité du crédit sont des incitatifs puissants à la surconsommation. Dans ce royaume-là l’acheteuse compulsive se fait croire que le prochain achat, le dernier bien sûr, sera le bon.

Le contrôle par des thérapies

Depuis plus de trente ans, l’ACEF propose aux personnes qui ont des problèmes budgétaires d’y mettre de l’ordre grâce à des cours et à des séances de planification financière. Devant les manifestations du magasinage compulsif, on a cependant vite compris que l’approche habituelle ne suffisait pas à soulager la détresse, à rétablir l’estime personnelle et à enrayer une véritable maladie. Mireille Giroux et sa collègue Lise Goulet (ACEF du sud-ouest de Montréal) ont dès lors entrepris de former des groupes d’entraide pour favoriser la rencontre de gens vivant un problème commun. Elles ont aussi repéré des psychologues qui proposent la thérapie brève ou la psychanalyse pour agir sur ce trouble de comportement.

L’intervention à plus court terme consiste essentiellement à contrôler le comportement compulsif en tentant de comprendre les circonstances qui l’occasionnent (tensions au travail ou à la maison,«déprime» du vendredi soir ou encore les suites d’un deuil). Après la prise de conscience, on explore les façons de réagir autrement aux événements, on précise les sources réelles de satisfaction et de valorisation de soi et on s’expose à des situations de consommation avec de nouvelles balises et de nouveaux objectifs. Pour certaines femmes, cette méthode d’intervention réussit à désamorcer les mauvais automatismes et à modifier l’image de la consommation. Pour d’autres, un traitement plus approfondi s’impose: le retour sur l’enfance et sur les expériences vécues est nécessaire pour déceler les motifs de la maladie et en cerner les causes secrètes.

Qu’on ait recours au groupe d’entraide ou à l’une ou l’autre forme de traitement, les résultats sont encourageants. Des femmes parviennent à maîtriser leur ancienne frénésie de l’achat, tout en demeurant parfois fragiles comme c’est le cas pour les gens qui surmontent d’autres formes de dépendance. On conseille alors aux ex-compulsives de se débarrasser des cartes de crédit, d’éviter les guichets automatiques et de ne faire leurs emplettes que munies d’une liste rigoureusement établie selon les priorités. Avec le temps, le magasinage cesse d’être un endroit où les émotions déforment la fonction des objets et l’usage de l’argent.

Bien que ces deux ACEF montréalaises soient les chefs de file dans l’intervention auprès des surconsommatrices, l’ensemble du réseau implanté à travers le Québec oriente les intéressées vers des ressources psychologiques d’intervention et de soutien. Par ailleurs, les ACEF peuvent servir d’intermédiaire entre les personnes qui voudraient former des groupes d’entraide.

«Certaines acheteuses compulsives me disent qu’elles n’ont pas les moyens de payer les honoraires du thérapeute.» Mireille Giroux dirige alors celles-ci vers des psychologues qui interviennent auprès de deux ou trois clientes à la fois, alternent les séances individuelles et en petit groupe, et séparent ainsi la facture entre les participantes. Mais la conseillère budgétaire fait également remarquer aux femmes réticentes que le temps est probablement venu pour elles de s’aimer suffisamment pour consacrer de l’argent à leur propre guérison plutôt qu’aux objets. Lorsqu’elles en conviennent, c’est souvent le début de la prise en charge.

Virage, Volume 3 Numéro 2, Hiver 1997

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