Les genres d’émotions (2)
Source: Michelle Larivey, psychologue. Tiré du magazine électronique " La lettre du psy",Volume 2, No 7: Juillet 1998.

Cette chronique fait suite à celle parue dans le précédent numéro de Virage:
Les genres d’émotions (1) - L'importance des émotions.

Les émotions simples

Les émotions simples sont les seules vraies émotions. On peut les diviser en deux grandes classes, les positives et les négatives. Les positives rendent compte de la satisfaction, les négatives, de l'insatisfaction. Dans chacune de ces classes, il y a trois catégories. J'appelle les émotions qui renseignent sur le besoin lui-même, les émotions par rapport au besoin. J'appelle celles qui renseignent sur le responsable ou l'obstacle à la satisfaction, les émotions par rapport au responsable ou à l'obstacle. Enfin, la troisième catégorie porte le nom d'émotions d'anticipation. Voyons de plus près en quoi ces distinctions sont importantes.

L'émotion: indicateur de satisfaction ou d'insatisfaction

L'organisme vivant est toujours dans un équilibre instable. Cela s'explique par le fait qu'il est assailli par une multitude de besoins. Quand ses besoins sont satisfaits, il est en équilibre mais dès qu'un besoin apparaît, l'équilibre est rompu. De la petite plante sauvage à l'humain le plus évolué,tout organisme vivant a comme tâche de voir à ses besoins s'il veut demeurer en vie. Il a le devoir à la fois de se maintenir en vie et de croître. L'arbre doit assimiler l'eau, les minéraux et la lumière pour survivre et grandir. Il doit capter le gaz carbonique et relâcher l'oxygène. Il est indispensable qu'il réussisse à s'adapter au lieu où il se trouve, en contournant des pierres par exemple, pour réussir à pousser ou pour trouver le soleil.

Se maintenir en vie, pour l'humain et pour les animaux, cela veut dire répondre à leurs besoins de maintien et de croissance au plan physique, mais aussi, au plan psychique. Beaucoup de besoins physiques sont impérieux et les conséquences de les négliger, tellement évidentes qu'on les prend volontiers en charge. Il est clair, par exemple, que le sommeil est une nécessité et qu'on ne peut vivre sans se nourrir de façon appropriée.

Au plan psychique, les besoins sont évidents. Ce sont nos émotions qui sont chargées de nous révéler s'ils sont satisfaits ou non et à quel degré ils le sont. Je m'aperçois rapidement que j'ai besoin d'un contact stimulant parce que tout à coup, ma solitude me pèse et que j'ai une envie soudaine de voir quelqu'un. Si je m'adresse à un ami qui est plutôt demandant, je m'apercevrai rapidement que mon besoin n'est pas satisfait. Je deviendrai impatiente, je trouverai lourde sa demande d'écouter ses problèmes. Mes sentiments m'auront informé non seulement de mon besoin, mais encore de la qualité de ce que je me suis procuré pour y répondre. Mon impatience me révèle en fait que je n'ai pas trouvé réponse à mon besoin.

Nos sentiments nous informent de manière très précise de notre équilibre au plan psychique et cela, de façon continue. Si nous aboutissons parfois dans des états de grand manque, comme c'est le cas dans la dépression, ce n'est pas parce que nous n'avons pas un cours de psychologie qui nous permettrait de décoder ce qui nous arrive. C'est plutôt parce que nous ne nous fions pas aux émotions que nous vivons dans cet état dépressif. Il faut dire, toutefois, que le décodage est parfois difficile parce que le langage que nous employons pour nommer ce que nous ressentons n'est pas toujours adéquat ni précis.

Les émotions ont comme fonction de rendre compte de notre degré de satisfaction. Cela, sans arrêt. C'est pour cela que j'ai divisé les émotions en deux classes. Les positives qui signalent la satisfaction et les négatives, l'insatisfaction. Pour marquer la satisfaction, nous disposons d'une variété de sentiments qui s'étendent du simple contentement à l'euphorie. Entre ces deux extrêmes, on rencontre le plaisir, la joie, le ravissement, la jouissance... Chaque sentiment traduit un vécu différent en nature et en intensité, mais tous sont indicateurs de satisfaction.

Pour marquer l'insatisfaction il y a aussi une longue série d'émotions qui vont du simple mécontentement jusqu'à la rage et la douleur. Entre celles-ci, l'ennui, la tristesse, la déception, la mélancolie, la colère, etc... Chaque émotion, dans ce répertoire aussi, traduit un vécu différent en nature et en intensité, mais toujours reflétant l'insatisfaction.

Les émotions par rapport au besoin lui-même

Il y a des émotions qui témoignent directement du besoin. C'est le cas de la tristesse, de l'ennui, de l'impatience, du mécontentement, de l'écoeurement, par exemple:

On trouve l'équivalent dans les émotions positives:

Le seul fait de ressentir ces sentiments nous donne un accès direct au besoin. C'est si clair que lorsqu'il s'agit d'une insatisfaction, il est facile d'identifier la direction à prendre pour remédier à la situation. Pour que ma tristesse disparaisse, je dois trouver des relations qui me nourrissent affectivement. Mon ennui disparaîtra seulement si je trouve de nouveaux défis au travail. Je devrai mettre fin à cette discussion stérile pour que mon exaspération cesse. Je ne puis rien faire pour les résultats de ces examens. Je devrai donc travailler doublement pour me rattraper dans les suivants. Mon écoeurement ne pourra diminuer que si je cesse de faire ce qui ne me convient plus.

Les émotions par rapport au responsable ou à l'obstacle

Certaines émotions reflètent nos réactions à ce qu'on identifie comme étant la source ou l'obstacle à notre contentement. La source ou l'obstacle peut autant être soi-même qu'une autre personne ou une personne morale (comme une institution). L'affection, la fierté, l'amour sont du nombre des émotions par rapport au responsable ou à la source de la satisfaction. L'impatience, la colère et la haine font parties des négatives liées à l'obstacle.

J'ai raté mon train et j'en veux au discourtois qui est monté dans le taxi que j'ai hélé. Et je m'en veux aussi de l'avoir laissé faire. Ma colère porte sur les obstacles: l'individu qui m'a pris mon taxi et moi qui ne suis pas intervenue pour l'arrêter. J'ai une immense affection pour cet enfant. Je lui attribue une partie de mon bonheur de vivre parce qu'avec lui je me sais utile et aimée. Je suis fière de ce que j'ai accompli jusqu'ici dans ma vie. Je reconnais mes efforts et ma persévérance dans mon exigence de qualité. Je suis en colère contre la collègue de mon mari avec laquelle il a l'air d'aimer passer tout son temps. Je lui en veux car je pense qu'elle est responsable de la détérioration de notre couple.

Les émotions en rapport avec la source ou l'obstacle informent aussi sur le besoin mais ce n'est pas cette information qui se situe au premier plan. À cause de cela, il peut arriver qu'on perde le besoin de vue et qu'on s'acharne à retrouver la source ou à éliminer l'obstacle. Dans ces deux cas, il est possible que nous fassions fausse route pour arriver à la satisfaction. Si je suis impatiente parce que je trouve notre discussion inutile et que ma solution est d'accuser les autres d'insipidité, il y a de fortes chances que je ne sois pas satisfaite. Si, par contre, j'introduis un sujet qui me tient à coeur et que je travaille à y faire adhérer les membres du groupe, je mets toutes les chances d'être satisfaite de mon côté.

De la même façon, la colère contre la collègue de mon mari me dit que je lui attribue la responsabilité et aussi que je suis affectée par la détérioration de notre couple. Je pourrais tenir compte uniquement de ma colère et mettre mon énergie à détruire l’image de cette femme auprès de mon mari. On pourrait dire, dans ce cas, que l'arbre me cache la forêt parce que ce n'est pas en mettant toute mon énergie à rendre cette femme moins intéressante que je redonnerai vie à notre couple.

Les émotions d'anticipation

Les émotions de cette catégorie sont vécues par rapport à ce qui pourrait survenir. Elles sont donc déclenchées par l'imagination. Il est important de reconnaître ce type de sentiments afin de les utiliser pour ce qu'ils sont.

L'anticipation peut être positive comme dans les émotions de type désir: l'excitation, l'appétit... Elle peut être négative comme dans le cas de l'inquiétude, la peur, la panique, la terreur. Ou encore mixte: le trac qui est fait à la fois de la crainte d'échouer et de l'excitation de réussir.

Malgré que cette catégorie d'émotions repose sur l'imagination, celles-ci donnent autant d'indications que les autres sur nos besoins. La peur, par exemple, nous permet d'identifier un danger potentiel et de prendre des mesures pour y faire face en protégeant ce qui nous importe. De ce fait, elle met en lumière ce qui nous importe. Il arrive même que la peur nous révèle sur nos besoins, des informations qui nous surprennent. Je pensais n'avoir plus de sentiments amoureux pour mon épouse. Voilà qu'elle est menacée du cancer et que la peur de la perdre m'envahit.

Même lorsqu'elles sont irréalistes, nos peurs nous permettent d'identifier ce à quoi nous tenons. Nos peurs sont donc précieuses. Quoi qu'en disent les tenants de la pensée positive, ce sont les façons de s'informer et d'agir avec le type d'information que nos peurs nous procurent qui sont parfois inefficaces et non le fait de les ressentir comme tel.

Liste des émotions simples

Par rapport au besoin

(quel besoin est en cause)

Par rapport au responsable

(qu'est-ce qui aide ou nuit à la satisfation du besoin)

D'anticipation

(mes réactions à ce qui pourrait survenir)

(+) Positive:

indiquant la satisfaction

(besoin comblé)

bonheur
contentement
enchantement
euphorie
joie
plaisir
ravissement

affection
amour
attendrissement
fierté
reconnaissance
tendresse

désir
énervement
envie
excitation
trac

(-) Négatives:

indiquant l'insatisfaction

(besoin non comblé)

amertume
chagrin
désespoir
désoeuvrement
douleur
écoeurement
ennui
envie
mécontentement
mélancolie vague
nostalgie
peine
trac
tristesse

agressivité
colère
découragement
exaspération
fureur
haine
impatience
rage
révolte

appréhension
crainte
inquiétude
panique
peur
terreur

Les émotions mixtes

Elles ont l'apparence d'émotions. Elles sont en fait un amalgame d'émotions et de subterfuges pour nous voiler ce que nous vivons réellement. La ruse est parfois assez efficace pour nous déjouer nous-mêmes. À moins d'avoir affaire à des gens avertis, on berne aussi les autres. Elles sont des expériences qui sont en partie défensives. Contrairement aux émotions simples, dont le but est de nous informer, on pourrait dire qu'elles tentent de nous «désinformer».

Il faut donc examiner soigneusement ces expériences afin d'identifier de quoi elles sont faites. Si nous ne faisons pas cela, elles nous maintiennent dans la stagnation. Savoir précisément de quoi elles sont composées permet également de comprendre pourquoi elles ont un effet pernicieux sur nous et sur nos relations.

La reine des émotions mixtes est sans doute la culpabilité. Mais il faut distinguer la saine culpabilité de celle qui est malsaine. La jalousie, le mépris, la pitié, le dégoût, l’amertume, l’humiliation et la honte font aussi partie de ce cortège malicieux.

Un exemple de saine culpabalité:

Impulsivement, emportée par ma colère devant le fait que mon ami m'a fait faux bond, je lui lance une série d'insultes. Mon attaque vengeresse a porté fruit: il est atterré et profondément blessé. Je suis dans tous mes états, la culpabilité m'envahit.

Qu'est-ce que c'est?

C'est l'expérience que je vis quand je pose délibérément un geste qui est en désaccord avec mes valeurs. La culpabilité saine suppose toujours deux choses:

  1. que j'aie dérogé à mes valeurs et standards
  2. et que j'avais le choix de le faire.

Le fait que mon expression soit impulsive n'enlève pas le caractère libre de mon action. La colère ne m'a pas emportée. Je me suis laissée entraîner par ma colère.

À quoi ça sert?

Ma culpabilité est un terme générique recouvrant un ensemble d'émotions. Je suis en colère contre moi d'avoir outrepassé mes principes. Je n'admets pas de blesser injustement et je viens de le faire. Je m'en veux aussi d'avoir cédé à l'impulsion. En outre, j'ai de la peine d'avoir fait mal à mon ami que j'aime. Je le regrette, car il ne mérite pas un tel traitement.

L'action que j'ai posée a créé un déséquilibre en moi. Ce déséquilibre consiste essentiellement en un désaccord avec moi. La culpabilité m'indique donc que j'ai été infidèle à moi-même dans une situation où j'avais le choix d'être fidèle à moi.

La culpabilité malsaine

Nous avons présenté la culpabilité saine. Nous présentons maintenant l'autre forme de culpabilité, celle qui est malsaine. La désigner par le terme «camouflage» donne immédiatement un aperçu de ce qu'elle a de malsain.

Un exemple culpabilité-camoufflage

Ma soeur désire fortement nous accompagner, mon ami et moi, pour nos vacances annuelles. Elle vient de se séparer et je la sais fragile. J'aime beaucoup ma soeur et trouve difficile de refuser sa demande car elle sera très déçue. Par contre, je nous imposerais un gros sacrifice à mon ami et à moi en l'invitant à partager nos vacances. Je me trouve égoïste et je me sens coupable.

Qu'est-ce que c'est?

C'est un déguisement de mon refus d'assumer mes propres désirs, sentiments ou choix. Dans l'exemple, je sais ce que je veux mais je ne le porte pas.

Pourquoi la considère-t-on comme une émotion mixte? Parce qu'elle contient plusieurs émotions dont certaines sont habilement masquées. Dans cette culpabilité on trouve généralement de la colère, de la peur et parfois de la peine. Colère contre le fait de devoir porter ce que je vis; colère contre celui que je tiens responsable d'être dans la situation de prendre une position que je trouve difficile à prendre; peur d'afficher mes priorités; peur des conséquences de mon choix; peur de montrer ma colère; peine à l'idée de décevoir...

À quoi ça sert?

  1. À éviter d'assumer mes actes
  2. La culpabilité diminue à mes yeux ma responsabilité dans le choix que je ferai. Mon action est moins grave car je la pose «à regret». Dans l'exemple ci-haut, j'ai moins l'impression d'être égoïste si je me sens coupable. J'obtiens donc grâce à mes yeux. Dans certains cas, sous prétexte de culpabilité, je n'agis tout simplement pas.
  3. À neutraliser la réaction de l'autre
  4. Si j'avoue que je pose un geste avec culpabilité, l'autre devrait m'en tenir moins rigueur. L'aveu de ma culpabilité est donc une manière de manipuler pour diminuer les conséquences de mon geste.

La culpabilité-camouflage a remplit souvent les deux fonctions à la fois: me donner bonne conscience et contrôler la réaction de l'autre. Elle est pernicieuse parce c'est un subterfuge pour éviter de s'assumer.


À suivre dans le prochain numéro de Virage:
Les genres d’émotions (3) - Les émotions repoussées et les pseudo-émotions.

Virage, Volume 5 Numéro 2, Hiver 1999

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