Francine Tremblay
Source: Clin doeil, septembre 1996.
Les vendeurs trouvent en nous une proie idéale. Nos amis simmiscent dans notre vie privée. Notre conjoint accapare tout lespace vital. Et, comble de malheur, notre patron nous réduit à lesclavage. Mais pourquoi donc ne parvenons-nous pas à nous faire respecter ?
Marielle a accepté un poste de directrice dans un vieil hôtel, avec mission de le remettre sur pied. Elle ne ménage pas sa peine pour satisfaire son nouveau patron. Une fois les rénovations terminées, le système de réservation élaboré et le personnel embauché, le maître des lieux la remercie tout simplement de ses services. Comme si cela ne suffisait pas, son propriétaire nhonore pas ses engagements, et son chum, de son côté, lincite à délaisser ses activités professionnelles afin quelle se consacre un peu plus à lui. «Je ne comprends pas, avoue Marielle à un gourou des relations humaines quune amie lui présente. Je suis toujours très gentille avec les gens et ils ne cessent de profiter de moi». La réponse est une douche froide: «Si je comprends bien, tu veux te faire aimer, mais pas te faire respecter ?»
Comme bien des femmes, Marielle ressent un tel besoin de plaire et dêtre aimée quelle ne se rend pas compte quon la méprise pour sa faiblesse et sa soumission. Certes, ceux qui abusent delle le font parfois inconsciemment, mais le résultat est le même. «Il faut avoir une conscience morale exceptionnelle pour ne pas profiter dune personne qui ne se fait pas respecter», assure Marielle Bordeleau, psychologue. Pourquoi profite-t-on de ceux qui ninspirent pas le respect? Parce que «les gens conciliants passent pour des faibles et encouragent les autres à les exploiter davantage», soutient Joseph Kirschner, dans lArt dêtre égoïste. En y réfléchissant bien, on se rend compte que chacun essaie de tirer toujours avantage dautrui. La famille veut que nous soyons une mère dévouée, et nos supérieurs sont plus soucieux de nous voir suivre leurs directives que de ménager notre santé.
Cest normal ! «Plus les gens shabituent à voir quelquun se sacrifier pour eux, plus ils se déchargent de leur fardeau sur cette personne, explique Kirschner. En sont-ils plus reconnaissant pour autant? Certainement pas! Le jour où vous cessez de satisfaire leurs exigences grandissantes, ils se sentent lésés et, dès que vous navez plus rien à leur apporter, vous perdez toute importance à leurs yeux.» Bref, la reconnaissance à la mémoire courte!
Bien sûr, ça fait 2000 ans que la femme est habituée à passer au second plan. Et cela fait seulement 20 ans quelle jouit dune plus grande liberté. Cependant, les mentalités névoluent pas aussi rapidement quon le voudrait et certains conditionnements archaïques ont la vie dure. À preuve, lexemple de cette dynamique directrice dentreprise dans la trentaine, remarquée par un homme daffaires qui la convainc de quitter son patelin pour le suivre à la ville. Pour lui plaire, elle soccupe activement de la maison et des repas et ne cherche que très mollement un nouveau travail. Devenue soumise et incapable de prendre une décision, elle ne tarde pas à perdre le respect de celui qui ladmirait.
«Se faire respecter, cest aussi refuser de faire ce qui ne nous convient pas», fait remarquer la psychologue Nicole Tremblay. Pour certaines femmes, le besoin dêtre aimées surpasse toute considération damour-propre et de dignité. Kirschner les met cependant en garde: «Il y a un prix à payer pour vivre selon les désirs des autres: quand on sacrifie ses propres désirs, ses rêves les plus chers, ses aspirations les plus secrètes et ses besoins les plus légitimes.» Par conséquent, loubli de soi mène tout droit au manque destime de soi: on se croit indigne de respect. De là, il ny a quun pas à franchir pour que lautre le croie également.
Alors, pourquoi se laisse-t-on exploiter ? Selon Kirschner, «en échange de leur docilité et de leur soumission, les gens trouvent une certaine sécurité». Nous craignons de perdre notre poste. Nous ne voulons pas renoncer à lestime dont nous croyons jouir. Les louanges nous flattent. Nous adorons entendre: «Je sais que je peux toujours compter sur vous!»
Est-il si difficile de renoncer à ces plaisirs éphémères et de dire non ? Oui, si la peur du rejet nous paralyse. Évidemment, le fait détablir des limites que personne na le droit de franchir et de faire valoir son opinion peut provoquer une réaction négative et même un abandon de la part des autres. «Mais il faut être capable de supporter leffet négatif du «non» pour être en mesure de prendre la place qui nous revient», explique Mme Tremblay. Dautant plus que la peur du rejet nest pas toujours fondée sur une menace réelle, car une personne qui sait dire non avec tact et fermeté est davantage respectée que celle qui acquiesce toujours aux propos des autres.
Pourquoi est-il si difficile de se faire respecter ? Flash-back sur lenfance: la gentille petite fille sefforce de plaire à papa et à maman. Elle imite une mère conditionnée à se sacrifier pour les autres. La graine est semée. «Lorsque la mère renonce toujours à ses besoins personnels au profit de ceux du conjoint et des enfants, les filles napprennent pas à saffirmer et à exprimer leurs besoins», déclare Nicole Tremblay.
Au moment de ladolescence, alors que la jeune fille devrait trouver «les mots pour le dire», elle se contente souvent de claquer les portes. Après tout, elle na jamais appris à nommer ses sentiments, ses émotions et les limites dont elle voudrait que les autres tiennent compte. «Cest le rôle des parents, affirme Mme Tremblay, de lui apprendre à se faire respecter sans créer de conflit et sans agir de façon négative, à maintenir sa position malgré lopposition de lautre sans rester nécessairement sur ses positions, mais sans toujours céder si elle nest pas daccord.»
Malheureusement, il ne suffit pas toujours de se respecter et de respecter autrui pour créer une réciprocité. Associée de la firme davocats Ducharme Stein Monast de Québec et officier de lOrdre du Canada, lhonorable Paule Gauthier croit que «le respect, cest une question de jugement et de gros bon sens à exercer selon les circonstances». Circonstances variables qui assouplissent forcément les règles !
Mais quelles sont ces règles? Elles concernent premièrement lapparence extérieure, les codes non verbaux. Emerson ne disait-il pas: «Ce que vous êtes parle si fort que je ne peux entendre ce que vous dites»? Apparence négligée, mollesse de la poignée de main, posture avachie, visage fermé et regard fuyant nont jamais inspiré beaucoup de respect. Ces indices influent beaucoup sur le respect que les gens peuvent nous accorder: la façon de sasseoir, de se tenir debout, la façon dêtre plus intime avec ses amis et dêtre un peu plus réservée en affaires. Même les inflexions de voix et le langage que lon tient ont une influence sur les égards que lon peut ou non recevoir. Jai connu des gens qui ont pris des cours de pause de la voix et fait des exercices de respiration afin de corriger des inflexions qui les désavantageaient.
«La tenue vestimentaire joue aussi un rôle dans le message que lon communique», affirme Mme Gauthier, qui opte pour une tenue classique au travail. Lavocate accorde également une grande importance aux autres aspects de lapparence: «À mon sens, la coiffure dénote bien la discipline ou le laisser-aller dun individu.»
Mme Gauthier a aussi appris à maîtriser lart de plaire, cest-à-dire essayer de connaître lautre pour sadapter à lui tout en restant toujours soi-même. Bref, il faut apprendre à plaire et à nous faire accepter, mais sans brimer notre personnalité ni admettre trop de compromis, ce qui mettrait en jeu notre intégrité.
Naturellement, dans le monde implacable du travail, ces louables efforts ne sont pas suffisants. De fait, Mme Gauthier souligne que si nous voulons imposer le respect au travail, nous devons être compétentes dans notre domaine. Il sagit évidemment dun exercice actif qui exige un certain effort. «On emploie lexpression imposer le respect, et ce nest pas pour rien: cest parce quon doit simposer», soutient Mme Gauthier. Mais nexige pas qui veut! «Pour imposer le respect, il faut également être un bon communicateur, dit-elle. Parce quon a beau être bien mis et très compétent, si on nest pas capable dexprimer clairement les messages que lon veut passer, on nobtiendra pas de respect, mais plutôt de la pitié».
Chacune peut développer ses propres règles de conduite et ne laisser personne len faire déroger. Pierrette Blackburn est agente à la Sûreté du Québec depuis près de dix-huit ans. Après cinq ans de patrouille, elle en est à sa treizième année à lescouade du Crime organisé, et occupe depuis deux ans la fonction de caporal par intérim, un poste clé. «Je me sens respectée, assure-t-elle. Je le constate à la façon dont mes collègues me traitent, me parlent et accomplissent le travail que je leur demande de faire».
Le secret de sa réussite? Être soi-même! «Je nai jamais eu de difficulté à me faire respecter, parce que je nai jamais changé ma façon dêtre. On na pas à changer sa personnalité parce quon fait partie dun milieu dhommes. Avant tout, nous sommes des femmes, nous pensons comme des femmes.» Mais est-ce suffisant? «Il ne faut pas avoir peur démettre nos opinions, même si elles sont différentes», ajoute Mme Blackburn pour qui diverger dopinion ne constitue pas un manque de civisme. «Je me suis déjà fait dire par un citoyen que la femme devrait être à ses casseroles. Je ne considère pas cela comme un manque de respect envers moi, mais plutôt une mentalité. Cest seulement une opinion.»
Mais attention ! il y a une limite quil ne faut pas dépasser. «Si quelquun nous manque de respect, il faut le remettre à sa place pour ne pas laisser dégénérer une situation. Je pense quon na pas le droit de laisser quelquun nous manquer de respect», conclut lagente Blackburn.
«On admire davantage les gens qui se font respecter que ceux qui se laissent écraser», note la psychologue Marielle Bordeleau. Alors, un petit effort. Mme Bordeleau révèle la technique quelle propose à ses clientes.«Elles doivent penser à un événement où elles se sont fait rouler. Quand elles ne sont plus dans le feu de laction, elles analysent la situation et imaginent comment elles auraient pu réagir pour sattirer des égards et une certaine appréciation de la part des autres.»
Quelques trucs? Accorder à sa propre opinion autant dimportance quà celle des autres, défendre son point de vue, ne pas faire passer les autres avant soi-même, saffirmer, ne jamais se laisser rabaisser ou humilier par les autres, développer sa confiance en soi et son sens de lhumour, ne pas être crédule et ne pas abandonner ses rêves. Ouf! Tout un programme! Toutefois, le jeu en vaut la chandelle puisquil sagit de se faire respecter!
Virage, Volume 2 Numéro 2, Hiver 1996
L'Association canadienne pour la santé mentale - Chaudière-Appalaches
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