Source: Julie Calvé, Affaires Plus, Octobre 1999.
Mener de front vie professionnelle et vie personnelle, cest le défi de la plupart dentre nous. Même en courant toute la journée, toute la semaine, toute lannée, nous navons pas assez de temps pour tout faire. À la veille de lan 2000, voici dix clés pour comprendre pourquoi nous menons une vie de fou... et surtout pour donner un sens à cette course haletante.
Pressions, réunions, embouteillages... Répétition quotidienne dune course contre la montre. Fatigue, migraine, insomnie... Pourtant, nos grands-parents abattaient des journées de 12 heures sans flancher. Sommes-nous devenus de «petites natures»?
Serge Marquis, médecin et conférencier spécialisé en gestion de stress, sinterroge plutôt sur lévolution des valeurs: «Avant, le travail occupait une place équilibrée par rapport à dautres dimensions, notamment les dimensions qui permettent aux être humains de se construire: la famille, la communauté, la religion. Maintenant, le travail est au centre de la vie.»
Non seulement on se définit par le travail mais, le plus souvent, on gère sa vie de la même manière. Avec des objectifs de performance et le poids des obligations. Ainsi, on ne va plus se prélasser au bord de la mer: même en vacances, on se planifie un horaire chargé dactivités. Et on ne prend pas tellement plaisir à se fricoter un repas... quand on revient du bureau à 20 h plutôt quà 18 h. Les imprévus dérangent. «La vie est devenue un job. On na tout simplement pas le temps que le grand-père soit malade ce mois-ci!» ironise Jacques Lafleur, psychologue et auteur de plusieurs livres sur léquilibre personnel.
Autrefois, le grand-père, même sil travaillait 12 heures par jour, se reposait durant lhiver... «Le Québec vivait au rythme des vaches, rappelle le philosophe Jacques Dufresne, dont la famille possédait une importante beurrerie. On travaillait dur pendant lété, mais on se payait beaucoup de bon temps pendant lhiver!» Aujourdhui, bien des gens ont des obligations professionnelles et familiales qui se traduisent par des semaines de 80 heures, saison après saison.
On travaille pour une entreprise, pour un salaire, pour une promotion, pour payer lhypothèque, pour faire vivre ses enfants, pour acheter une piscine. On travaille pour ... La carotte au bout du bâton. Une drogue dont le dosage doit sans cesse augmenter. On fonctionne par stimuli-réponse, comme le chien de Pavlov. Et on finit - comme le chien de Pavlov ! - par ne plus sentir le choc électrique, aussi intense soit-il.
Et si on travaillait «parce que» plutôt que «pour»? Dans ces deux petits mots, on voit apparaître la notion de sens. «Carl Jung disait que la possibilité de donner un sens à quelque chose permet de supporter presque tout, et que labsence de sens conduit à la maladie», rappelle Serge Marquis, qui a écrit une fable sur ce thème dans son livre Bienvenue parmi les humains.
La Truite et le Clochard raconte lhistoire dun sans-abri rejeté par tous, y compris par ... les poubelles. Devant cet échec, le malheureux doit faire un choix: pleurer sur son triste sort ou travailler à sa propre réalisation. Il décide de se consacrer à la dépollution dune rivière parce quil sait quainsi il pourra se sentir utile. Morale de lhistoire? Cest en nous engageant dans un projet qui nous ressemble, et sur lequel nous avons un certain contrôle, que nous pouvons trouver un sens à notre vie.
Technologie, facilite-moi la vie! Prière entendue, mais promesse à moitié tenue. Car lefficacité a un prix, celui de la disponibilité. Boîte vocale, pagette, cellulaire, courrier électronique. Il faut répondre immédiatement. Au travail, en auto, à la maison. À toute heure du jour et de la nuit. Aux oubliettes, la «jasette» avec le voisin: il faut appeler subito presto le client paniqué ou la belle-mère organisée. Pas moyen de décrocher, dans les deux sens du terme!
Selon Serge Marquis, la technologie a modifié radicalement notre rapport au temps. Un temps dattente qui nous semblait acceptable il y a seulement quelques années devient très dur à supporter... Il prend pour preuve notre agressivité face à un simple feu de la circulation. Le médecin a chronométré: un feu rouge nous immobilise en moyenne 30 secondes. Trente petites secondes pour lesquelles on se met en rogne et on fait pomper notre cœur. Question de réajuster son rapport au temps, Serge Marquis sarrête maintenant aux feux jaunes!
«On confond action et agitation, pense Jacques Dufresne. Quand on est reposé, on pose des gestes efficaces. Quand on est stressé, on fait une multitude de petits gestes qui donnent lillusion de lefficacité. On se grise dêtre au travail, on confond sueur et résultats.» Cest ainsi quon fait en vitesse cinq fois le tour du quadrilatère pour trouver la place de stationnement... quon na pas eu le temps de voir au premier tour. Pire: on va au bureau par un beau samedi ensoleillé et, par manque de concentration, on ne fournit que léquivalent dune petite heure de labeur.
Animal, nous sommes et resterons. Pour tout être vivant, le stress est le réflexe de défense devant la menace. Hier, le loup. Aujourdhui, la crainte de perdre son job, sa femme, sa maison, ses enfants, sa collection de disques, alouette! La crainte la plus lancinante ne vient pas de lextérieur, mais de lintérieur: cest souvent notre propre peur de ne pas atteindre nos normes de performance.
Car, sil est vrai que le contexte et le rythme de travail ont changé - de vastes études américaines ont confirmé que la semaine de travail sest bel et bien allongée -, la véritable menace vient le plus souvent de nous-mêmes, de notre propre perception des événements. Selon Serge Marquis, nous aurions tout simplement «intériorisé le loup» ...
Et nous aurions avantage à faire notre «examen de croyances» afin de mieux arrimer nos perceptions à la réalité. Est-ce quon a vraiment besoin de lire tout ça pour être compétent? Est-ce quon ne pourrait pas se limiter à certaines publications? Est-ce que la perte dun emploi rimerait automatiquement avec la perte de la maison? Dans limmédiat, ne suffirait-il pas de vendre la deuxième voiture et de reporter un voyage dans le Sud?
«Souvent, la crainte de perdre son emploi est irréaliste, estime Jacques Lafleur. Car, dans la très grande majorité des cas, la perte demploi nest pas liée à la performance de lindividu.» Des travailleurs perdent leur job quand lentreprise ferme une division, par exemple. De plus, selon le psychologue, les personnes qui font un burn-out sont généralement celles qui sont les plus appréciées par les patrons... qui leur ont parfois déjà dit quelles en faisaient trop!
Faire son «examen de croyances», cest exorciser ses idées catastrophiques, et se rendre compte que certains événements nentraîneraient pas nécessairement les conséquences que lon craint. Cest aussi, comme tant de psys lont déjà dit, faire face à ses émotions.
«Le péché, ce nest plus la paresse mais hyperactivité!» lance Jacques Dufresne. Entre le 5 à 7 daffaires et lachat du nouveau système de son, il ny a tout simplement pas de place pour le repos, voire pour le plaisir. «Et si on modérait nos transports?» suggèrent les spécialistes. Et si on transformait nos machines à performance en machine à tolérance? Si on apprenait à doser nos occasions de stress, à être moins parfaits? Si on acceptait de reporter et de choisir, autant les obligations que les plaisirs? Et si on se donnait lobligation de se reposer...
«La question nest pas de savoir si on a ou non raison dêtre fatigué, explique Jacques Lafleur, mais de se rendre compte de sa fatigue et dy remédier en se reposant, en faisant des choses intéressantes et, parfois, en changeant dattitude.» Sans cette vigilance, on risque tout simplement de ne pas pouvoir se lever un de ces bons matins et de rejoindre tel ex-collègue sur la liste des accidentés de la vie...
«Avant, on se servait des restes dun bouilli de bœuf pour faire du pâté chinois. Qui fait ça aujourdhui?» demande Serge Marquis. Enfants du progrès, on achète du steak haché, voir du pâté chinois tout prêt. Et même, on dédaigne cette platée du pauvre au profit de mets plus raffinés. Hé quoi?! Ne travaillons-nous pas assez fort pour mériter des brochettes marinées? Certes, mais on devra «travailler fort» pour pouvoir payer tout ce quon a choisi de considérer comme indispensable. Et supporter un rythme de vie dont nous nous plaignons souvent.
Pourtant, toutes les dépenses ne sont pas inéluctables: on peut revoir ses choix. Au lieu dêtre stressé parce quil faut à la fois payer lhypothèque et faire réparer le lecteur CD, on peut, comme serge Marquis, écouter des cassettes pendant quelques semaines ( voire décider de rester locataire!). Il est souvent possible de se priver temporairement dun plaisir plutôt que de sendetter pour obtenir une satisfaction immédiate... On peut choisir, quoi! Et ainsi réduire notre stress, comme le plaident Joe Dominguez et Vicki Robin dans Votre vie ou votre argent?
Gérer son stress, cest aussi se donner les moyens dagir. En passant à laction, on rumine moins. Quinze minutes après sêtre plongé dans le dossier quon repoussait depuis plusieurs jours, on se découvre une énergie insoupçonnée. «Nos démoralisations quotidiennes nous empêchent trop souvent de bouger, estime Serge Marquis. On a limpression que le monde gère notre vie. On simagine quon na aucun pouvoir. » On est malheureux? Un tel a été méchant. On est surchargé? Cest la faute du patron.
Or, le plus souvent, on peut influencer le cours des choses. Jacques Dufresne cite le cas de cette jeune professionnelle que sa charge de travail empêchait de songer à la maternité. Elle sest confiée à ses collègues, tout aussi épuisés, et, ensemble, ils ont mis carte sur table avec lemployeur. Depuis lors, plus personne ne travaille jusquà 22 h.
Mais que faire si le patron reste sourd à nos récriminations? Que dire si, après des heures et des heures de discussions avec le conjoint, il ne partage plus les tâches ménagères? Bref, comment on sen sort-on quand on a limpression davoir tout essayé pour résoudre encore et toujours les mêmes problèmes? «On essaie souvent de régler les mêmes problèmes avec les mêmes solutions, rétorque Jacques Lafleur. Si ça fait 100 fois quon répète la même chose et que la personne ne comprend toujours pas... il y a nécessairement quelque chose que nous navons pas compris nous-mêmes!»
Et ce que nous navons pas compris, cest quil serait temps de changer de stratégie! Dans Les quatre clés de léquilibre personnel, Jacques Lafleur raconte le cas des deux secrétaires complètement débordées à la suite du départ dun collègue. Pendant trois mois, elles mettent les bouchées doubles, tout en se plaignant de leur charge de travail à leur patron. Ce dernier multiplie les promesses dembauche sans passer à laction... jusquà ce que les deux secrétaires lui annoncent quà compter de la semaine suivante, elles reprendront leur horaire normal. Trois jours plus tard, une nouvelle secrétaire est engagée.
Et si ça ne fonctionne toujours pas? «Pour mettre fin à langoisse, on pense souvent quil faut régler définitivement la question, constate Jacques Lafleur. Malheureusement, ce nest pas toujours possible.» Passer à laction signifie aussi apprendre à tolérer ce que lon ne peut changer.
Cest bien connu, le sport réduit le stress et favorise la détente. Plus encore, le simple fait de penser à la pratique dune activité physique serait suffisant pour provoquer un impact positif! «Lactivité physique donne des ressources pour mieux affronter les situations de stress. Elle permet dévoluer à un niveau de pensée supérieur, douvrir les perspectives», explique Denis Boucher. Autrement dit, on se concentre moins sur les détails dun problème, davantage sur les solutions. Cofondateur de Whittom et Boucher Promotion de la santé, une entreprise de la région de Québec, Denis Boucher a rédigé un mémoire de maîtrise et une thèse de doctorat sur le sujet.
Mais attention... Faire du sport ne rime pas nécessairement avec trois exténuantes séances de jogging hebdomadaire! «Il faut choisir une activité quon aime pour être capable den tirer des bénéfices», précise Denis Boucher. Et on se garde de tomber dans le piège de la performance! Ce ne sont pas les kilomètres - ou les longueurs de piscine - quon calcule, mais le bien-être quon apprécie...
Les techniques de relaxation se révèlent aussi un excellent moyen de prendre soin de son corps. Manque de temps? Si on se fie à Jacques Lafleur et à Serge Marquis, au bout dun certain temps, la relaxation sintègre naturellement à la vie quotidienne. «Il y a une multitude doccasions où on na pas le choix dattendre, pourquoi ne pas en profiter?» suggère le médecin. Ascenseur, guichet, épicerie, métro, dentiste... Au lieu de grogner, on peut relaxer!
«On a moins peur du loup lorsquon est dix à laffronter», rappelle Serge Marquis. La clé? Sentourer de gens aptes à offrir du soutien. Nourrir les relations précieuses. Sapprocher de tout ce qui peut savérer protecteur. Au quotidien, on prend le temps de sinformer de la santé de sa collègue, de passer chez son meilleur ami, voire de gratter les oreilles de son chien! «Nous sommes des vivants et avons besoin des vivants, tranche Jacques Dufresne. Rien détonnant à ce que tant de gens sadonnent au jardinage et à lornithologie.»
Le philosophe distingue toutefois ceux qui sabandonnent à la nature... de ceux qui fichent oiseaux et plantes sur leur carnet de façon compulsive, qui abordent leurs loisirs avec une obligation de résultats. Se rapprocher des vivants, cest prendre le temps de partager un repas, même un dîner daffaires, cest organiser une rencontre à lextérieur plutôt quentre quatre murs gris...
Stress, burn-out, épuisement professionnel, dépression, fatigue chronique, somatique, maladie émotive... Notre vocabulaire sest enrichi dune flopée de mots évoquant notre crise existentielle. Face à cela, des penseurs et des gourous nous invitent à faire le deuil de lidéal de surabondance de laprès-guerre et à adopter un art de vivre modelé sur la qualité de vie. Simplicité volontaire, indépendance financière et autres approches ont toutes la même philosophie: le meilleur choix de vie est celui qui nous laisse un maximum de temps.
Le vent est-il en train de tourner? «Dans mon entourage, de plus en plus de gens, pressés comme des citrons, renonceraient à la moitié de leurs revenus pour adopter un mode de vie plus détendu», témoigne Jacques Dufresne. Le philosophe a lui-même choisi, il y a plus de trente ans, de subordonner la réussite professionnelle à un certain style de vie. «En élisant domicile dans les Cantons-de-lEst, ma femme et moi avons mis laccent sur lart de vivre... et nous avons été jugés très sévèrement à lépoque. Mais aujourdhui, nous sommes toujours aussi créateurs!»
«Le coût social du stress est énorme, renchérit Denis Boucher. On dit que 90 % des consultations chez le médecin de famille et 80 % des accidents de travail y sont liés.» Autrement dit, si on développe des ulcères ou quon se blesse sur la chaîne de montage, cest peut-être parce quon ravale notre peine ou quon gère mal notre stress. Souvent notre environnement de travail naméliore en rien les choses.
Changer de vie est-ce possible? «Oui, répondent sans hésitation les spécialistes, à condition den faire une affaire personnelle.» À chacun de prendre un moment pour trouver un sens à sa vie et chercher des solutions en vue dadopter le rythme de vie qui lui convient.
«Je pense quil faut sarrêter pour réfléchir, résume Jacques Dufresne. Même si on na pas le temps, surtout si on na pas le temps.
Le burn-out: questions et réponses, Jacques Lafleur, Les Éditions Logiques, 1999.
Relaxer: des stratégies pour apprivoiser notre stress, Jacques Lafleur, Les Éditions Logiques, 1998.
Les quatre clés de léquilibre personnel, Jacques Lafleur et Robert Béliveau, Les Éditions Logiques, 1994.
Après lhomme... le Cyberborg?, Jacques Dufresne, Éditions Multimondes, 1999.
Lart de ne pas travailler, petit traité doisiveté active à lusage des surmenés, des retraités et des sans-emploi, Emie Zelinski, Stanké, 1998.
Votre vie ou votre argent?, Joe Dominguez et Vicki Robin, Les Éditions Logiques, 1997.
Bienvenue parmi les humains,Serge Marquis et Eugène Houde, Formation 2000 et Éd. Tortue, 1998
Virage, Volume 8 Numéro 3, Printemps 2003
L'Association canadienne pour la santé mentale - Chaudière-Appalaches
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