Les cours de croissance personnelle et la santé mentale: le point de vue des participants

Source: Louis Lepage, étudiant au doctorat, et Robert Letendre, professeur, département de psychologie, UQAM
Tiré de Recherche Sociale Vol. 4 No 1

Au Québec, les cours de croissance personnelle ont connu ces quinze dernières années une expansion fulgurante et semblent répondre à des besoins importants. Ainsi, il existe aujourd’hui selon l’ACEF-Centre de Montréal, plus de 275 personnes et organismes qui offrent des cours et des ateliers de croissance personnelle. Sur le plan de la participation, des données provenant d’un sondage CROP-ACEF-Centre réalisé en janvier 1993 montrent que 22 % de la population a suivi, entre 1987 et 1992, au moins un cours ou un atelier de croissance personnelle, de développement de la personnalité ou de relations humaines. L’engouement que ces cours suscitent dans la société et la méconnaissance de leur incidence sur la santé mentale des personnes ne peuvent qu’interpeller les intervenants du réseau de la santé et des services sociaux. Ces cours ne sont pas, en dépit de leur appellation, des activités éducatives, puisque la plupart proposent des objectifs, des approches et des techniques de nature psychothérapeutique, proches de ceux qui prévalent dans les thérapies individuelles et de groupe. Pour plusieurs personnes, ces cours de croissance personnelle constituent donc une option parmi l’ensemble des services de soins psychologiques offerts. En 1993, la Commission des Affaires sociales s’est d’ailleurs intéressée, lors des travaux de la commission parlementaire sur les «thérapies alternatives», aux cours de croissance, reconnaissant qu’ils pourraient fragiliser la santé mentale des personnes qui le suivent.

Pourtant, malgré son importance, ce phénomène des cours et ateliers de croissance personnelle est mal connu, comme en témoignent la pauvreté de notre documentation sur le sujet et la rareté des recherches récentes. Notamment, le point de vue des personnes qui fréquentent ces cours est absent ou ignoré. À l’encontre de ce courant, nous avons pris le parti, dans la recherche que nous avons entreprise, de donner la parole aux participants et de rendre compte de leur expérience.

Nous avons donc réalisé une première étude, exploratoire, sur la participation et l’expérience de 37 personnes. Plus spécifiquement, nous désirions connaître les motifs pour lesquels ces personnes suivent des cours de croissance personnelle, l’expérience qu’elles en ont, les conséquences de ces cours sur leur bien-être, et savoir si elles ont recours à d’autres services, soit des services psychothérapeutiques (dits traditionnels ou alternatifs) et / ou de soutien (groupes d’entraide etc...).

Un entretien téléphonique a été réalisé avec ces 37 personnes afin d’obtenir les informations générales sur leur participation. Sur ces répondants, 10 ont été rencontrés en entrevue (entrevue semi-structurée), et les récits recueillis ont été soumis à une analyse de contenu.

Nos résultats préliminaires montrent que ces personnes participent à des cours de croissance personnelle pour se soulager de difficultés et de souffrances personnelles parfois intenses et importantes. L’attente de ces participants à l’égard des cours et des animateurs s’apparente généralement à une réelle demande d’aide. Les motifs premiers sont alors d’ordre psychothérapeutique, et visent moins à faire «grandir» et «croître».

Plusieurs des personnes interrogées s’inscrivent au moment où elles éprouvent des affects dépressifs parfois marqués. La fréquentation de ces cours - qui fournissent des occasions d’éprouver des «états d’extase» et d’obtenir le soutien des autres participants - devient un effort pour se protéger et contrer ces affects insoutenables. D’autres arrivent marquées par des difficultés et des échecs relationnels avec les figures importantes de leur existence, et visent à être reconnues par autrui, à définir et à consolider leur identité, à établir des relations amicales et sociales etc...

Selon nos répondants, le soutien des autres participants (solidarité, encouragement, etc.) et l’interaction avec eux (expression d’émotions intenses généralement réprimées, découverte d’expériences communes) sont des éléments déterminants et bénéfiques, ce qui incite sans doute plusieurs personnes à s’inscrire à des cours de croissance personnelle de préférence à la consultation d’autres services. Par contre, les exercices de stimulation émotive (qui suscitent des émotions très intenses) et surtout l’absence de retour sur ces exercices (manque de soutien de l’animateur, absence d’occasion de parler et d’échanger des impressions ou des opinions sur les sentiments éprouvés, etc.) agissent, pour plusieurs de nos répondants, comme des éléments non thérapeutiques. Il semble que les cours ne permettent pas un travail d’exploration et d’élaboration des sentiments par les participants et, conséquemment, ne favorise guère l’intégration affective et cognitive des expériences émotionnelles éprouvées.

Néanmoins, pour la plupart des gens interrogés, la participation à des cours de croissance personnelle entraîne des effets positifs au niveau de leur propre personne (acceptation de soi plus grande, perception de soi plus favorable, plus grande conscience d’aspects de soi, etc.) et de leurs relations avec les autres (conversations moins superficielles, plus grande capacité d’accepter les autres, etc.). Il ne s’agit toutefois pas d’une panacée et plusieurs jugent, en dépit de ces conséquences positives, que leur démarche de croissance n’a pas suffit à les soulager de leurs souffrances personnelles. De plus, certains participants ont éprouvé des difficultés de transition et d’intégration dans leur quotidien, les cours les éloignant de leurs problèmes concrets. D’autres, qui ont suivi des cours privilégiant des techniques de manipulation psychologique, ont par la suite connu des périodes d’instabilité émotive et de crise ainsi que des sentiments de dépréciation et de dévalorisation de leur personne.

Plusieurs participants (18 répondants sur 37) font également appel à d’autres services de soins ou de soutien. Ils ont surtout recours à des services psychothérapeutiques, et ce davantage auprès de thérapeutes (alternatifs) dont les orientations et les pratiques sont proches de celles prônées dans les cours de croissance personnelle qu’auprès de professionnels et de travailleurs traditionnels de la santé mentale. C’est généralement lorsque les cours de croissance personnelle ne suffisent plus à contrer les difficultés et les souffrances ou lorsqu’ils ont des effets dommageables que les personnes font appel à ces autres services. Ainsi, les cours de croissance personnelle constituent pour plusieurs répondants une première étape dans la recherche d’une aide psychologique professionnelle, l’occasion d’un premier contact avec certaines méthodes d’intervention qui les amène plus tard à recourir à d’autres ressources.

Ces premiers résultats soulèvent plusieurs questions. On peut s’interroger

  1. sur la pertinence d’opposer les cours de croissance personnelle et les psychothérapies, les participants des cours et les patients des thérapies;
  2. sur la double demande, manifeste (celle de «grandir», etc.) et latente (de l’ordre d’une souffrance personnelle);
  3. sur le destin de la demande latente qui semble être non reçue, voire bloquée par le mode d’organisation des cours;
  4. sur la dynamique de la fréquentation des cours et du recours à d’autres services de santé mentale.

Nous poursuivons actuellement la recherche, convaincus qu’une telle popularité des cours de croissance personnelle (et, plus fondamentalement, des thérapies alternatives) représente non seulement un phénomène de société, mais aussi une mise en cause de la capacité de nos services de santé à répondre aux besoins de la population. Il s’agit là, selon nous, de manifestations que les instances gouvernementales et les organismes subventionnaires devraient commencer à regarder de plus près.

Virage, Volume 3 Numéro 1, Automne 1997

L'Association canadienne pour la santé mentale - Chaudière-Appalaches
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