Changement, résistance et confusion

Source: DROUIN, Ivan, psychologue. Vivre, Vol. 3 No. 1, Août/Septembre 2003.

À St-Jean-Port-Joli, le fleuve est encore loin d’être la mer. Pourtant, marées hautes et marées basses se succèdent en un flux incessant.

Ce matin, il n'est pas encore clair si la marée monte ou descend. Il faut observer, prendre le temps de s'arrêter, en profiter pour respirer. Tiens, elle descend, il semblait pourtant qu'elle montait.

S'adapter ou abdiquer

«Tout change dans notre monde moderne!», nous répètent nos médias d'information, nous devons nous adapter. La famille n'est plus ce qu'elle était, la société a évolué. Les organisations, qu'elles soient privées, publiques, ou parapubliques, doivent sans cesse négocier de nouveaux virages: le virage ambulatoire dans le monde de la santé, le virage technologique dans le monde des affaires et le virage informatique pour tout le monde. Celles qui ne le font pas sont vouées à l'inadaptation; elles se feront coiffer par la compétition et éventuellement elles disparaîtront. Dans ces organisations, on demande également aux individus de changer. S'il est évident que le changement est inévitable, quel doit être alors notre rapport au changement? Faut-il s 'y adapter, y résister? Mais peut-on aussi le ralentir?

Pourquoi tant de résistance?

C’est lorsque le changement nous est imposé de l'extérieur que la résistance s'installe parfois. Mais pourquoi résiste-t-on au changement? Certains diront que la résistance est normale mais qu'on doit la surmonter le plus vite possible. Cela viendrait au prix d'un effort proportionnel à la fâcheuse habitude des humains à ne pas accepter l’inéluctable, à vouloir s’attacher à un état qui est déjà différent au moment où on commence à s'y accrocher. Qu'est-ce donc que cette résistance? Avant qu'elle ne s'installe, elle est souvent précédée d'un état de confusion émotionnelle vécu comme intolérable. Cette confusion, on voudrait la faire disparaître le plus vite possible. Aller vers l'inconnu peut sembler pire alors que retourner à un état qui, avec le recul teinté de regret, apparaît rose et sans problème,est jugé plus rassurant.

Quand la confusion s'installe

Avant la résistance vient donc la confusion, empreinte d’anxiété, de malaise et d'inconfort. Comme on ne veut pas souffrir, on tente de s’en débarrasser. La confusion est vue comme une étape inutile dans un monde où la prise de décision rapide est encouragée. Après tout, si on ne sait pas, on se sent maladroit, comme si on ne se connaissait pas. On se sent incompétent face à la vie. On a peur du regard des autres.

En fait, il est exact qu'on ne se connaît pas quand on change. Une personne qui songe à une réorientation de carrière ne se connaît pas dans le nouveau rôle qu'elle envisage pour elle-même. Peut-être n'a-t-elle jamais vécu un changement comme celui-ci auparavant. La confusion, à cette étape du changement, est un simple fait qu'on ne peut nier et qui demande à être respecté.

Vite passer à autre chose... Pour revenir à la case départ!

En effet, si on brusque la confusion, elle revient avec une force plus grande pour bien faire passer son message. Il en est ainsi des personnes qui vivent le processus douloureux d'une séparation et qui décident rapidement de «passer à autre chose, de tourner la page», pour se retrouver avec des doutes et des espoirs de revenir en arrière. Si on prend le risque de donner une chance à la confusion, peut-être a-t-elle quelque message à nous livrer.
Le premier message pourrait être de bien évaluer le changement qu'on pense amorcer. Est-il nécessaire? A-t-on donné toutes les chances à la situation d'évoluer? On ne veut pas regretter. Mais comment fait-on pour savoir si on le regrettera ou pas lorsqu'on est confus?

Notre réaction à la confusion peut être de deux ordres. On peut accélérer le rythme et se lancer dans des interrogations fébriles et sans fin ou on peut devenir impatient et remplacer l'anxiété par une activité débridée. Pensées et émotions s'entremêlent. La personne qui nous dirait alors que la confusion doit être respectée passerait pour quelqu'un d'insensible.

Ralentir et ressentir pour mieux agir

On peut aussi choisir de ralentir. Dans un premier temps, le ralentissement est désagréable car il nous met en contact avec la souffrance, puis avec notre incompétence apparente. La souffrance, faite d'anxiété, semble nous enlever nos moyens. Mais ralentir nous permet ainsi de prendre le temps d'identifier de quel changement il s'agit, de voir «de quel côté vient le vent» et si la marée monte ou descend.

Comment ralentir? C'est le temps de choisir des activités qui favorisent la contemplation: une promenade en forêt ou dans un parc, l’écriture, regarder la marée à St-Jean-Port-Joli... Il est judicieux de choisir des activités qui sont en apparence tout aussi inutiles que la confusion elle-même. Il ne s'agit pas ici de marcher pour trouver la solution, d’écrire pour enfin avoir l'intuition qui nous permettra, comme dans un éclair, de mieux comprendre les messages de l'âme. Non, les activités de contemplation sont beaucoup plus modestes. Elles nous permettent de mieux apprécier le processus du changement, dont celui de la confusion.

La confusion: l’aube de la sagesse

La confusion a ceci de particulier qu'elle est le moment de tous les possibles. Une fois notre décision prise, les possibles seront réduits. La confusion est toujours le germe de quelque chose qui peut déboucher sur une meilleure compréhension de soi-même. Comme le dit Gampopa, un sage Tibétain du XIIe siècle: «Que la confusion devienne l'aube de la sagesse.»

En revenant à la question du début, la résistance serait donc une confusion mal assumée, pourrait-on dire. Bien assumée, la confusion débouche sur un choix. Il peut être tout à fait sain de résister à un changement, si on a pris le temps de choisir la résistance au lieu d'être emporté par elle.

Ce choix sera libre s'il n'est pas entièrement contrôlé par notre ego. Car si, en bout de ligne, on est responsable de ses choix, il semble que l'on doive aussi se demander, comme l'a dit le philosophe, non pas ce que je veux faire de ma vie, mais plutôt ce que la vie veut faire en moi.

Virage, Volume 10 Numéro 1, Automne 2004

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