Artistes, artisans et technocrates dans nos organisations... ou scène de la vie communautaire

Marie-Claire Jean
Inspiré de: Artistes, artisans et technocrates dans nos organisations, Patricia PITCHER, Québec/Amérique, 261 pp., 1994.

Le contexte

Au fil du livre de Patricia Pitcher, «ARTISTES, ARTISANS ET TECHNOCRATES DANS NOS ORGANISATIONS», un parallèle m’est apparu constamment entre les personnages, les situations, les enjeux décrits par l’auteure et la réalité vécue par les organismes communautaires depuis la reconnaissance de l’État.

L’auteure, qui a milité aux quatre vents: socialiste avec le NPD puis capitaliste à la Bourse de Toronto et finalement porte-parole de la petite et moyenne entreprise, relate dans son ouvrage, l’odyssée d’une organisation devenue au cours de ses quinze années d’existence, une multinationale multimilliardaire. Elle fut créée par un artiste qui s’est entouré d’artisans, puis, peu à peu les technocrates ont pris leurs places à la tête de l’organisation. Ce fut alors l’effondrement de la vision au profit du triomphe technocratique.

Les enjeux

Tout comme l’organisation décrite par le professeur Pitcher, les organismes communautaires naissent de la vision inspirée d’artistes pour répondre aux besoins de la clientèle. Ils sont supportés par le travail d’artisans habiles à faire beaucoup avec peu. Depuis la reconnaissance de l’État, les organismes profitent peut-être d’un meilleur financement mais risquent également de voir leur quotidien envahi par la bureaucratie devenue nécessaire.

Dans ces conditions, des dangers guettent nos organisations. Par exemple: l’embauche de technocrates habiles à faire valoir leurs compétences de gestionnaires tandis que nos artistes et artisans trop affairés pour s’en préoccuper, seront heureux de leur céder les tracasseries administratives. Ou encore: les difficultés pour artistes et artisans à mettre en valeur leurs réalisations avec ordre et clarté dans un environnement davantage préoccupé par la gestion totale de la qualité et autres clichés qui en sont venus à dominer l’usage du sens commun et de la sagesse objective.

Sous cette menace, que risque-t-il d’arriver aux organismes qui seraient tentés de se soumettre aux lois de la gestion? Mais avant d’envisager le pire, faisons d’abord connaissance avec ces acteurs dont le jeu risque d’avoir des répercussions sur nos vies quotidiennes.

Les acteurs

L’artiste
C’est un leader. Quand il entre, tout le monde sourit. Tous sauf les technocrates qui restent impassibles. Parfois il font une légère grimace d’irritation, qui disparaît aussitôt - et ils reprennent leurs conversations sérieuses.

L’artiste est un visionnaire intuitif, imaginatif, émotif, entrepreneurial et inspirateur. Son entourage le considère comme audacieux, stimulant, chaleureux et ouvert d’esprit. Pour lui, développer une stratégie, c’est voir loin et d’avance. Les prévisions la ramènent au concret et l’action la précise. La création c’est la tempête. L’oeuvre achevée prouve que l’artiste avait quelque chose à dire.

La vision à long terme se clarifie dans l’action et le parcours qui mène de l’une à l’autre, passe par l’exploration. Le projet existe dans leur tête et non pas sur papier.

L'artisant
Calme, sérieux, solide, raisonnable, sage. Mesure ses mots, illustre ses principes, écoute, soupèse, hésite. Ses trois grandes qualités sont la fierté, la dextérité et la qualité. Il considère que ce qui mérite d’être fait mérite d’être bien fait. Son expérience, il l’a acquise sur le tas. Il est fier de l’utiliser pour produire un travail de qualité. Ce n’est pas un amateur.

Pour faire son travail, il doit passer par d’autres et collaborer avec d’autres; il est donc obligeant. Humain mais ferme, il sait accepter l’erreur qu’il considère comme faisant partie du processus d’apprentissage. Sa sagesse est le résultat d’une longue expérience.

Il sait d’où il vient et où il va. Ses rêves sont encrés dans le présent. Les artisans observent une tradition et la tradition implique une certaine inertie.

Son tempérament est direct, honnête, responsable, aimable, posé, équilibré, constant et contrôlé. L’ artisan est partisan de la connaissance utile...

Le technocrate
... Et le technocrate, celui de la connaissance d’apparat. Confondu parfois avec le bureaucrate, qui travaille (ou fait mine de travailler) pour le gouvernement, on le définit comme un technicien tendant à faire prévaloir les conceptions techniques d’un problème au détriment des conséquences sociales et humaines.

Rapide ou lent, dévoué ou paresseux, hautement intelligent, voire brillant, ou très moyen. L’essentiel pour lui, c’est l’attachement aux règles, écrites ou non. En affaire, il ne rigole pas.

Austère, il détient la Vérité et méprise celui dont le jugement n’est pas à la hauteur, dont la logique est infectée et corrompue par la passion. Esprit froid, sans remords, fatal.

Son entourage dit de lui qu’il est redoutable, intransigeant, tatillon, cérébral et têtu. Il peut également être travailleur, méticuleux et perspicace (qualité qui passe souvent pour de la vision). Tous ces qualificatifs, individuellement ou en paires, sont flatteurs. L’ensemble est un syndrome: le technocrate.

Le drame

Pensez-vous que le technocrate peut faire confiance à l’artiste assez longtemps pour savoir qu’il est digne de confiance? Il est «trop loin du plancher des vaches», trop théorique, il manque d’esprit pratique, d’expérience à laquelle il n’attache aucune valeur. Pour lui, l’artiste est incompétent. Il se méfie de son émotivité.

Pourtant, l’artiste ne déteste pas le technocrate. Il reconnaît en lui le type «brillant» et «méthodique». Il apprécie ses qualités et ses vertus. Il le trouve un peu austère, mais il le tolère. Il a l’esprit ouvert. Et il n’est pas très sûr de ses propres talents. Sa façon de se protéger, c’est de s’entourer de types très forts, qui auront le courage de lui dire qu’il fait fausse route. C’est pourquoi il estime l’artisan; l’artisan est direct, franc.

Réunis au sein d’une même organisation, artistes, artisans et technocrates perçoivent et interprètent différemment le paysage organisationnel. Les mêmes faits ont des sens différents. Quelle interprétation l’emportera?

Ode à l'artisanat

Que faut-il à nos organisations pour éviter le piège de la technocratie? «Des gens qui ont les yeux grands ouverts, qui sont aux écoutes et qui travaillent sans relâche» dit Patricia Pitcher. Des gens qui ont des perspectives à long terme, des gens pour qui la stratégie est remplacée par la vision. Des gens capables de prendre la vision, de la concrétiser dans l’action, et pour qui l’erreur est un mode d’apprentissage adapté à chaque situation.

Celui, pour qui, travailler au sein d’un organisme communautaire est un choix correspondant à ses valeurs, se reconnaît sans doute dans l’artisan ou même l’artiste mais attention, les technocrates sont partout! On les identifie non pas par les causes qu’ils défendent, mais à la façon dont ils les défendent. Il faut acquérir la capacité instinctive de les reconnaître et se méfier de la tendance de l’artiste à douter de lui-même, que le technocrate rassure aussitôt de phrases toutes faites.

Travailleurs, bénévoles, membres des conseils d’administration, soyons vigilants! Combattons notre propre tendance à douter de nos capacités, de nos moyens et de notre vision. Ne laissons pas les technocrates nous indiquer la façon d’être ou de faire. Leur savoir n’est que pure théorie.

Virage, Volume 1 Numéro 2, Hiver 1995

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