Source: Anne-Marie Lecomte, Sélection du Readers Digest, Novembre 1996.
Thérapeute en réadaptation physique, Christiane, une montréalaise de 26 ans, préparait avec enthousiasme un voyage au Mexique avec une amie. Une fois sur place, elle a refusé toutes les activités que lui proposait sa compagne. Dordinaire si dynamique et si joyeuse, elle a passé ses vacances écrasée sur la plage ou cloîtrée dans lhôtel, à broyer du noir.
Roger, 52 ans, sacquittait avec brio de ses fonctions de cadre dans une grande entreprise. Mais un jour, en pleine réunion, il sest mis soudain à trembler et à transpirer à grosses gouttes. Il a dû quitter la salle précipitamment.
Christiane et Roger avaient déjà connu plusieurs alertes dans le passé, et leur entourage a pu rapidement associer ces brusques changements de comportement à un accès dépressif. Ils ont vu un médecin qui leur a prescrit un traitement approprié.
Malheureusement, ces signaux avertisseurs sont souvent mal interprétés ou pris à la légère. «Or, leur détection précoce peut parfois faire la différence entre la vie et la mort» affirme Louise Bourdon, la directrice de lAssociation des dépressifs et maniaco-dépressifs du Québec.
La dépression est la maladie mentale la plus répandue au Canada: plus dun million de personnes en souffrent chaque année. Selon lAssociation des psychiatres, 25 pour cent des femmes et 10 pour cent des hommes en feront une au cours de leur vie. Plus grave: une proportion importante de ces malades - notamment parmi les adolescents et les personnes âgées - attentent à leurs jours ou se suicident avant quon ait pu déceler leur état.
On estime quun tiers seulement des dépressifs consultent un médecin. Pourtant, 80 à 90 pour cent de ceux qui acceptent de se faire soigner réagissent bien aux médicaments ou à la psychothérapie. Ils peuvent même ne jamais rechuter si leur entourage est vigilant.
Il ne faut pas confondre la dépression avec une simple déprime. Nous traversons tous des périodes de tristesse et dabattement, notamment à la suite dévénements tels que la perte dun être cher, un divorce, un licenciement. Mais, chez le dépressif, les symptômes sont plus profonds et persistent plus longtemps.
Certaines spécialistes attribuent la dépression à une perturbation de la transmission chimique cérébrale. «Les mécanismes de régulation semballent, provoquant une sorte de surmenage, ou bien ils ne remplissent plus leur rôle convenablement», explique le Dr Diego Rosales, psychiatre-chercheur au Centre universitaire de santé de lEstrie.
En labsence de traitement, les risques de rechutes sont énormes. La moitié des patients subiront une deuxième crise; après trois épisodes, les probabilités quune quatrième se déclare sont de 90 pour cent. Conclusion: une intervention précoce est essentielle.
La dépression se présente principalement sous deux formes. La maladie dite unipolaire se caractérise par des accès plus ou moins graves de découragement ou de désespoir. Dans la forme biolaire ou maniaco-dépressive, le sujet oscille entre deux extrêmes: les phases de dépression alternent avec des périodes de comportements fébriles et étranges - par exemple, la personne se met à parler de manière incontrôlable ou est prise dune frénésie de dépense.
Ces deux types de dépression se retrouvent dans tous les groupes dâges, mais la forme unipolaire touche deux fois plus de femmes, tandis que la bipolaire se rencontre à peu près dans la même proportion chez les deux sexes.
Daprès le Manuel américain de diagnostic et de statistique des troubles mentaux, les symptômes classiques de la dépression profonde incluent:
Mais il existe des indices plus subtils, qui ne correspondent pas à limage quon se fait généralement dun déprimé. Souvent, ils sont si légers et si fugaces quils passent inaperçus aux yeux de lentourage, et même parfois des médecins.
«Nayant pas la formation nécessaire, les généralistes ne savent pas toujours décrypter ces signes avertisseurs» déplore Louise Bourdon.
Comment reconnaître ces indices? Le mot clé ici est changement - un geste, une attitude qui nest pas caractéristique de la personne.
Une simple modification du comportement ne doit pas faire conclure automatiquement à une dépression. «Mais plusieurs indices réunis, quils apparaissent soudainement ou graduellement, devraient vous mettre la puce à loreille», affirme le Dr Brian Bexton, psychiatre à la clinique des maladies affectives de lHôpital sacré-Coeur de Montréal.
Voici donc ces principaux signes:
Silence soudain. Boute-en-train de la famille, Gilbert perd brusquement sa bonne humeur. Il devient apathique, taciturne et de plus en plus replié sur lui-même. Lorsque sa femme linterroge, il répond que tout va bien et se réfugie dans la musique. Elle lui suggère de voir un spécialiste, mais il refuse catégoriquement. Finalement, après des mois de désespoir grandissant, il tente de mettre fin à ses jours. À lhôpital, on diagnostique une dépression profonde. En six ans, Gilbert fera cinq tentatives de suicide. Aujourdhui, il a le sentiment que le pire est passé.
Il arrive souvent que les dépressifs rompent tout contact avec leurs proches et restent seuls avec leurs pensées morbides ou autodestructrices. «Toutefois, ajoute Louise Bourdon, ils continueront de mener une vie en apparence normale, surtout au travail, de sorte que leur état ne sera pas aisément décelable.»
Tendance à dramatiser. «Cest fini, je ferais mieux de tout plaquer», se lamentait Claude, agent dassurances, auprès de ses collègues. Il venait de recevoir une contravention lors dune visite à un client. Ses camarades essayaient de le raisonner, lui conseillaient de prendre un peu de repos, mais peine perdue: Claude était toujours aussi tendu et angoissé. Heureusement, son frère discerne sous cette agitation les signes dune dépression imminente et insiste pour quil consulte un psychiatre. Il savère que Claude souffre de psychose maniaco-dépressive.
«Une personne qui voit toujours les choses du bon côté peut se mettre brusquement à les imaginer tout en noir, souligne le Dr Bexton. Les petites contrariétés qui lui paraissaient insignifiantes prennent alors des proportions excessives.»
Oublis à répétitions. Mère de trois enfants, Céline Dion était de plus en plus distraite. Elle commençait un cycle de lessive, mais oubliait de mettre les vêtements dans la machine. Ou encore elle montait, puis redescendait les escaliers, ne se rappelant plus ce quelle était venue chercher. Il lui arrivait dégarer les bouts de papier sur lesquels elle avait griffonné sa liste des tâches de la journée. «Jai mis longtemps avant daccepter dêtre soignée», admet Céline, dont la mère souffrait elle aussi de dépression. Elle sest finalement décidée à obtenir de laide et, aujourdhui, elle mène une vie normale. Dès quelle sent quune rechute la guette, elle consulte son médecin, qui règle la dose de médicament en conséquence.
Irritabilité. Une femme se plaint que son fils ne lui rend plus visite et que sa voisine ne la pas saluée depuis trois jours. Un ami à qui elle se confie lui fait remarquer à quel point elle est agressive. Plutôt que daccepter de discuter du problème, elle sécrie: «Je dis ce que je pense, et sils ne sont pas contents, ils nont quà ne pas me parler! - cest précisément ce quils font», lui répond son ami.
Lagressivité et la colère servent souvent à masquer la tristesse et le sentiment disolement. Or, une réplique acerbe peut malheureusement dégénérer en dispute, avec pour conséquence que la personne déprimée se dévalorise encore davantage, aggravant son mal.
Refuge dans la routine. Un homme qui aimait passionnément le théâtre refuse tout à coup daccompagner sa femme à une pièce, préférant rester seul à la maison. Elle trouve son attitude tellement déconcertante quelle alerte leur médecin de famille. Après un examen approfondi, celui-ci reconnaît les signes annonciateurs dune dépression et entreprend un traitement.
«Une personne qui fait normalement preuve dinitiative et sattache soudain à des gestes routiniers peut être en proie à une dépression, souligne le Dr Diego Rosales. Cest pourquoi son entourage doit être vigilant sur ce point.»
Laisser-aller. Entrepreneur en restauration, Gérald na jamais reculé devant les responsabilités. Pourtant, après la naissance de ses jumelles et une période de travail particulièrement chargée, il perd pied. Lui qui a toujours été à laffût du contrat du siècle na jamais envie de rien. Le lundi matin, il arrive à son bureau la tenue négligée, la mine défaite.
Un laisser-aller dans la tenue vestimentaire, dans lhygiène personnelle ou dans lalimentation; des yeux jadis brillants qui ont lair de sêtre éteints: autant dindices que la personne a besoin daide.
Indécision. Au restaurant, une femme narrivait pas à se décider devant le menu. «Choisis pour moi», demandait-elle à son mari. Même chose avec la télévision: télécommande en main, elle restait figée devant lécran, sans savoir quelle émission regarder.
Chez le déprimé, la décision la plus banale apparaît souvent comme un obstacle insurmontable.
Douleurs mystérieuses. Certains matins, Gérald Loiselle se levait avec la sensation quon lui avait enfoncé un poignard dans la poitrine. Dautres se plaignent de migraines, de maux de ventre ou de problèmes intestinaux, dinconforts de toutes sortes quaucun remède ne semble pouvoir apaiser.
Brusque regain de vie. Lorsque la personne apathique semble retrouver son entrain sans raison apparente, son entourage doit redoubler de vigilance.
«Les dépressifs profonds nont pas la force de se suicider, mais attention, avertit le Dr Rosales, dès quils reprennent un peu dénergie, ils peuvent décider de passer à lacte.»
Le jour où Gilbert sest décidé de mettre fin à ses jours, il est apparu à sa famille étrangement souriant et détendu. «Il disait se sentir mieux, se rappelle sa femme, mais il mentait.» En réalité, il avait enfin trouvé une solution pour faire taire sa douleur: le suicide.
Si vous reconnaissez un ou plusieurs de ces signes, de manière persistante, chez une personne de votre entourage, que devez-vous faire?
Dabord parlez-lui et tentez de découvrir ce quelle ressent. Ensuite, suggérez-lui de voir quelquun. Au besoin, contactez vous-même un médecin et accompagnez la lors de la visite.
Assurez-vous enfin quelle prend ses médicaments et se présente à ses rendez-vous chez le spécialiste.
Un traitement aux antidépresseurs pendant quatre à six semaines améliore en principe létat du patient. La psychothérapie exige plus de temps. Toutefois, la guérison peut ne survenir quaprès six mois, et il est parfois nécessaire de prolonger la médication au delà de cette période.
Apportez un réconfort affectif. Évitez les lieux communs du genre «Cela ira mieux demain». Encouragez la personne à sadonner à ses activités préférées et écoutez-la avec compassion. Sans nier la réalité de la maladie, faites preuve doptimiste quant à son issue. Surtout, ne prenez jamais à la légère les menaces de suicide où les propos morbides.
La dépression est un mal dévastateur, mais avec le soutien de proches où damis perspicaces et un traitement approprié, la plupart des malades peuvent retrouver une vie normale.
Virage, Volume 2 Numéro 3, Printemps 1997
L'Association canadienne pour la santé mentale - Chaudière-Appalaches
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