Danielle Stanton
Source: La Gazette des femmes, Vol.18 No.6.
«Les gens ne comprennent pas, sindigne Marlène Duchesne. Ils savent que lanorexie fait maigrir, ils ne savent pas quelle tue. Jen connais, moi, une fille anorexique dont le coeur a flanché le mois dernier, chez elle. Si on lavait aidé à temps, elle vivrait. Mais dans la région, on manque de services».
«Au Centre hospitalier universitaire de Québec (CHUQ), on est au moins un an en liste dattente avant dobtenir un rendez-vous en clinique externe. Autrement, on ne peut entrer que par lurgence... à moitié morte. Cest ahurissant, ridicule. Faut faire quelque chose».
Le «quelque chose» derrière le cri dalarme de Marlène Duchesne, cest LÉclaircie, un projet de maison de transition pour accueillir des anorexiques au sortir des longs, des interminables mois dhospitalisation. Un rêve que Marlène porte à bout de bras depuis un an et demi avec Manon Després, une ex-anorexique, Vickie Lemieux, une éducatrice spécialisée et Suzanne Péloquin, une travailleuse sociale.
Marlène a ses raisons. Sur la table, elle étale ses photos. «Ça cest moi.» Au bout de son doigt, assise dans une balançoire, une forme squelettique dans son chemisier rose et son pantalon vague. Un fantôme de 68 livres au milieu des vivants. Bizarrement, ce nest pas la maigreur stupéfiante du corps qui serre la gorge. Cest le vide, labsence dans les yeux. Ni colère, ni joie, ni peine: néant. Dans ce regard, il fait noir. De 14 à 18 ans, Marlène a vécu emmurée vivante. «Lenfer dans la tête. Sans arrêt, une voix en dedans commande, accuse: «Tes grosse, tes laide, arrête de manger, tas pas de volonté, tu vaux rien». Tu te dégoûtes. Létat de dénutrition finit par dérégler ta perception: tes rachitique mais tu te trouves énorme. Même si tes vannée, tu jogges comme une débile pour faire fondre la moindre calorie. Tu ruses avec les amis, les parents pour contourner chaque occasion de manger. Cest fou... Personne ne peut imaginer. On est en prison.» Marlène est furieusement décidée à dévoiler le vrai visage de cette maladie qui mange la vie.
Daccord. Alors allons-y. Plus de 6% des filles de 14 à 25 ans souffriraient de «troubles de comportements alimentaires», lanorexie ou la boulimie, deux faces du même mal. Près de 65 000 Québécoises*. Quelques gars aussi, un pour quinze filles. Derrière ces «stats» désincarnées, qu y a-t-il, Marlène? Comment arrive-t-on à virer folle au point de penser quun morceau de carotte dans une journée cest «trop»? Cest quoi lidée? Devenir évanescente comme la Moss, la Schiffer et autres biches qui exhibent leurs «filiformes» à pleines revues? Juste pour ça? Silence. Soupir. Marlène laisse tomber avec un sourire moitié-découragé, moitié-ironique: «Cest pas mal plus compliqué...»
Les préjugés réducteurs, Carole Raté, lune des rares spécialistes de lanorexie-boulimie à Québec, les a tous entendus. Elle en a soupé. «Même si on ne vivait pas sous le joug de la minceur, lanorexie sévirait, affirme la psychiatre du CHUQ. Cette pression joue un rôle, évidemment, mais ce nest pas la cause. De lanorexie, il y en avait au XVIe siècle. Vous savez quoi? Un chercheur a même prouvé que plusieurs saintes qui passaient pour des ascètes étaient en fait des anorexiques!» La science parle dune combinaison, dun enchevêtrement de facteurs. À la base, il y aurait des tempéraments «à risques», des terreaux propices; des filles trop sensibles au jugement des autres, avec une estime delles-mêmes en chute libre, qui ont de la difficulté à faire leur place, à saffirmer. Pour être sûres et certaines dêtre aimées, elles veulent être conformes à ce quon attend delles, «Or maintenant, dans nos sociétés occidentales, on envoie le message quune vraie femme doit être belle et svelte, mais aussi ultraperformante», explique Carole Raté. La compétivité galvanise lanorexie, cest prouvé. Des études ont comparé deux écoles, lune très compétitive, lautre moins; dans la première, on a repéré nettement plus de cas danorexie. Le milieu familial? Bien sûr, ça compte. En général, les filles viennent de milieux éduqués, aisés, où la réussite est importante. Bref, la personnalité + la société + linfluence familiale, constituent ce système dans lequel ces filles se sentent écrasées, dépassées. En faisant des régimes, en matant leur corps, elles ont enfin le contrôle total sur quelque chose. Et le dérapage commence... Le problème psychologique devient aussi biologique. Lanorexie sinstalle, et «sauto-entretient»: plus elles jeûnent, plus elles ont peur de manger. Alors quand jentends «cest un entêtement de petites filles riches» ou «elles nont quà manger», ça me fait bondir. Elles nont pas le choix dêtre ainsi. Et cest grave. Tellement grave que Carole Raté juge la situation à Québec alarmante. Elle ne peut accepter en consultation que 35 nouveaux cas par an. «Cest trop peu». De fait, pour un bassin évalué à 13000 femmes anorexiques-boulimiques, les ressources sont «chétives». Il faudrait plus, une aide structurée. «Montréal la, avec lhôpital Douglas. Moi, je réclame depuis neuf ans une unité spécialisée avec diététiste, psychologue et un centre de jour, rappelle Carole Raté. Les autorités disent oui, admettent que cest une priorité, mais cest tout. La situation est désespérante».
Forcément, la psychiatre appuie LÉclaircie à 200%, et sy donne à fond. Cest même aux responsables du projet quelle a choisi de remettre le prix de 2 000 $ qui lui a été récemment décerné par lAssociation des médecins psychiatres du Québec. «Il faut absolument un endroit comme celui-là. Sinon, plusieurs filles sortent fragiles de lhôpital et rechutent, puis reviennent, et rechutent encore. On narrive à rien.»
Hospitalisations à répétition, rechute sur rechute: Marlène connaît. «Tu sors de lhôpital, un milieu très encadré, et paf! on te laisse à toi-même. Lheure des repas redevient terrorisante. Tu ne sais plus, tu en vois trop dans lassiette, toujours trop. LÉclaircie atténuerait le choc. Les filles pourraient être hébergées un moment, réapprendre à faire une épicerie sans paniquer, cuisiner ensemble. Elles reprendraient tranquillement contact avec le monde, le travail, la famille. Et la nourriture. Dautres pourraient y venir juste pour parler à des spécialistes qui prendraient le temps de les entendre, qui comprendraient... Moi, après quatre ans de rechutes, jai enfin guéri parce quun médecin et une infirmière ont pris le temps de sintéresser à moi, à mon âme, au lieu de se contenter de me faire engraisser. Jai eu cette chance, je veux la donner à dautres. Quand je vois des anorexiques, je ressens leur épuisement. Jai mal pour elles.»
Marlène Duchesne et ses «alliées» espèrent recevoir cette année largent nécessaire pour ouvrir au moins un local, ne serait-ce que quelques jours par semaine. La Régie régionale aurait mis le projet en haut de sa liste. «Cet argent ferait économiser au système le coût des hospitalisations qui séternisent», fait-elle valoir.
Aujourdhui, Marlène est belle, elle est pleine de vie, elle a 28 ans. Elle prend sur la table une photo du passé: «Je voulais redevenir une enfant. Les enfants, on les aime. Mais quand je regarde cette fille, cest une étrangère. Jai perdu quatre ans de ma vie.»
* Toutes les statistiques citées proviennent du National Eating Disorders Information Center.
Virage, Volume 2 Numéro 4, Été 1997
L'Association canadienne pour la santé mentale - Chaudière-Appalaches
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