La querelle fructueuse

Source: Michelle Larivey, psychologue,Tiré de La lettre du psy, magazine électronique, Vol. 2 Nos 2 et 4

PARTIE I
EXPRIMER SES SENTIMENTS ET SES BESOINS

Il est sain de se quereller. Un couple qui ne se querelle jamais se réserve de mauvaises surprises pour plus tard. Se quereller c'est affirmer vigoureusement des choses importantes parce qu'on est en colère. Et si on est en colère, c'est parce qu'on est insatisfait. Plus l'insatisfaction est grande, plus la colère est intense.

Une vie de couple sans insatisfaction est impossible. Notre conjoint est trop important et on attend trop de lui pour que cela n'arrive pas. (Voilà pourquoi l'absence de dispute chez un couple est un mauvais signe.) Par contre on peut choisir d'éviter la confrontation lorsqu'on est insatisfait.

Éviter la confrontation ne veut pas dire qu'on ne laisse pas sentir à l'autre notre insatisfaction. On lui fait sentir indirectement en boudant, en s'éloignant, en devenant indifférent, hostile, en le faisant payer, etc... À première vue ces manières insidieuses paraissent meilleures qu'une querelle ouverte. Mais en réalité elles ont surtout le mérite de nous camoufler et d'éviter ainsi les réactions de l'autre. En fait, ces manifestations indirectes sont très malsaines pour la vie du couple et pour l'individu qui y a recours, et cela principalement pour deux raisons.

Première raison: l'autre n'étant pas informé, il lui est impossible d'en tenir compte. Deuxième raison: l'expression directe d'une émotion permet de compléter une boucle et de passer à une autre étape. L'expression indirecte, au contraire, entraîne la persévération.

Aussi, pour se donner la chance de régler le problème et pour avancer, je recommande d'exprimer ses sentiments et ses besoins. Mais attention à la manière de le faire! Les insultes ne sont pas fructueuses. Si elles permettent souvent d'atteindre l'autre (de se venger), elles laissent des séquelles difficiles à panser. Les insultes sont malsaines aussi parce que c'est le moyen que choisit celui qui les assène pour év iter de se livrer lui-même.

Or l'intimité véritable d'un couple n'est possible que si elle repose sur la transparence. Comment:

Sur ce mode, une querelle, même intense, contribue à faire avancer la question au lieu de tourner en rond. Pourquoi?

PARTIE II
EXPRIMER SES BESOINS PLUTÔT QUE SES ATTENTES

En général, nous confondons les attentes et les besoins. Pour clarifier ces deux concepts, disons que les attentes sont tournées vers l'extérieur et que les besoins sont intérieurs. Les attentes désignent les gestes ou les attitudes que nous désirons de la part de l'extérieur. Les besoins traduisent un manque en nous. On exprime donc une attente dans l'espoir que l'extérieur nourrisse un besoin donné.

Voyons cela plus concrètement:

J'attends de mon bien-aimé qu'il soit romantique: m'offrir des fleurs, me dire des mots doux... Ces gestes me prouveraient que j'ai de l'importance à ses yeux et qu'il m'aime. En fait, je ne suis pas toujours convaincue d'avoir cette importance pour lui. Or, je désire avoir de la valeur à ses yeux. J'en ai besoin pour me confirmer que je suis aimable. Ces comportements donc me combleraient et me rassureraient par la même occasion.

Je m'attends à ce que ma dulcinée s'aperçoive qu'elle compte pour moi. J'ai de petites attentions qui, selon moi, traduisent mon affection et mon désir qu'elle soit heureuse. Son dîner est prêt, chaque fois qu'elle rentre du travail, je lave sa voiture... Ça me blesse qu'elle ne réagisse pas. On dirait qu'elle n'apprécie pas. J'ai l'impression que, quoi que je fasse, ça n'a pas une grande importance à ses yeux... J'ai d'ailleurs souvent l'impression d'avoir peu d'importance, moins que les enfants. J'en souffre. Certains jours, cela déteint même sur mon goût de vivre! En fait, j'ai besoin de confirmer ma valeur comme personne par l'amour qu'elle me porte.

Pourquoi sommes-nous si souvent frustrés dans nos besoins par rapport à l'autre?

Première raison courante: nous ne nous exprimons pas clairement. Non seulement nous n'exprimons pas nos besoins à l'autre, mais souvent même, nous nous abstenons de lui communiquer nos attentes. Par exemple, je soutiens que c'est à l'autre, s'il m'aime vraiment, de deviner mes attentes. Je me dis que si je les lui manifeste, sa réponse aura moins de valeur. En quelque sorte, faire connaître mes attentes ou mes besoins, c'est quémander. (Il y a d'autres raisons sous-jacentes, mais je ne les considère pas.) Je me bute. De plus, j'en veux à l'autre de ne pas être plus sensible à moi.

Deuxième raison courante: nous exprimons nos attentes et nous tenons à ce que l'autre s'y conforme. Toutefois, l'autre ne veut rien entendre de répondre à ces attentes-là.

S'il répondait exactement à mes attentes, il aurait l'impression d'être un robot. Par exemple, m'embrasser au moment où je le lui demande ne lui convient pas nécessairement, parce qu'il n'éprouve pas le goût de le faire à ce moment. M'offrir des fleurs n'est pas un moyen avec lequel il est confortable. Il aurait d'autres manières de me dire la même chose. D'ailleurs, il m'exprime probablement ce que j'attends, mais à sa manière à lui.

Il y a un intérêt certain à faire la différence entre l'attente et le besoin. Le premier avantage, c'est de se rendre compte qu'il y a une quantité quasi infinie de façons de répondre à un besoin. Désirer que l'autre s'exprime "à ma manière" introduit des obstacles inutiles à notre satisfaction à tous les deux.

L'exercice qui suit permettra d'ébranler l'attitude figée qu'on adopte souvent par rapport à nos besoins. Cette expérimentation permettra vraisemblablement des découvertes sur soi et sur l'autre.

Exercices:

  1. Clarifier le besoin derrière mon attente:
    • Écrire la liste de mes attentes.
    • Identifier le besoin sous-jacent. Pour trouver, il suffit de chercher la signification qu'aurait pour moi le fait que l'autre se conforme à mon attente. Des formulations telles que les suivantes sont susceptibles d'aider à cerner le besoin: «s'il faisait..., cela me procurerait...», «s'il était... cela m'apporterait...», «s'il..., ça prouverait...».
    L'exercice est un peu difficile les premières fois car nous n'avons pas l'habitude d'aller aussi en profondeur sur ces questions.
  2. Exprimer mon besoin:
  3. Une fois cerné, communiquer ce besoin à l'autre. La manière la plus satisfaisante d'exprimer son besoin à l'autre est de le faire en contact. (Voir la manière proposée dans la 1re partie de l'outil.)
  4. M'informer auprès de l'autre sur ce qu'il fait déjà pour combler mon besoin. Écouter ce qu'il me dit (chercher à comprendre).

C'est tout! Une fois ces étapes complétées, ma perception de la situation sera probablement modifiée. Notre contact aussi sera différent parce que nous aurons explicité les besoins en cause et les moyens déjà présents pour y répondre.

Virage, Volume 4 Numéro 2, Hiver 1998

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