Êtes-vous victime d’un harceleur au travail?

Source: Sergine Desjardins. Tiré du magazine Vie & Santé, Mars 2000

Le livre de Marie-France Hirigoyen1, intitulé le harcèlement moral, s’est vendu dès sa sortie, à plus de 100 000 exemplaires. Pourquoi un tel succès? Parce que des milliers de victimes ont pu mettre des mots sur leurs souffrances. Pour d’autres, il est trop tard. Poussées à bout, elles se sont suicidées.

Marie-France Hirigoyen est psychiatre, psycho-thérapeute et spécialiste en victimologie. Elle a travaillé avec le FBI afin de détecter et d’expliquer le comportement des tueurs en série. Depuis, elle s’intéresse à d’autres types de tueurs: ceux qui détruisent leurs victimes, non pas de façon spectaculaire, mais à petit feu, à coup de paroles et de gestes malveillants. Ces «tueurs», ce sont tous ceux qui détruisent psychologiquement leur victime par des remarques d’autant plus humiliantes qu’elles sont souvent faites devant un public trop complaisant. Nous avons tous été, un jour ou l’autre, complice de la violence d’un harceleur sans même en être conscients tant il est vrai que celui-ci donne souvent l’impression de n’être qu’un inoffensif taquineur. Car il est passé maître dans l’art de dissimuler dans ses plaisanteries ce qui n’est en réalité qu’humiliations et mensonges. D’ailleurs, selon M.F. Hirigoyen, le harceleur, grand menteur lui-même, «n’imagine pas qu’on puisse ne pas mentir».

Mais, comme on peut le lire sur le site web de consultants2 en milieu de travail, le ton du harceleur est loin d’être toujours taquin et ses techniques de harcèlement, fort nombreuses, peuvent être très subtiles. Parmi les plus évidentes, mentionnons qu’un employeur désireux de se débarrasser d’un employé pourra omettre de l’aviser de se présenter aux réunions; exiger qu’un travail soit refait maintes et maintes fois pour ensuite le laisser sur les tablettes; court-circuiter plusieurs appels téléphoniques; bloquer l’accès de l’ordinateur à certaines données essentielles. La liste peut s’étendre à l’infini, car elle est proportionnelle à l’imagination perverse du harceleur.

Mais pourquoi la victime ne s’explique-t-elle pas tout simplement avec son harceleur, peut-on se demander? Une discussion franche n’est-elle pas la meilleure façon de régler un problème? Hélas! ce n’est pas si simple. La communication avec le harceleur est toujours problématique, car il refuse un franc dialogue. Après avoir séduit sa victime (notamment en gonflant son ego en la complimentant pour son travail), le harceleur pourra soudainement ne plus lui adresser la parole et la priver de toute possibilité de s’exprimer.

Refuser de dialoguer est une façon de «dire, sans l’exprimer directement avec des mots, que l’autre ne vous intéresse pas ou même qu’il n’existe pas. Avec n’importe quel autre interlo-cuteur, si on ne comprend pas, on peut poser des questions. Avec les pervers (une autre façon de nommer les harceleurs), le discours est tortueux, sans explication, et conduit à une aliénation mutuelle. On est toujours à la limite de l’interprétation.»

De plus, l’une des forces du harceleur est de diviser pour mieux régner. Pour y parvenir, il fait souvent courir les pires rumeurs: «Savez-vous que la pauvre est alcoolique?» «J’ai entendu dire que ce monsieur est violent dans sa famille!», etc.

Constance et motivation

Pour parler de harcèlement, il faut que les marques d’hostilité soient constantes. Il ne s’agit pas d’un mouvement d’humeur comme nous en avons tous un jour ou l’autre et dont nous nous excusons - souvent - penauds - parce que nous le regrettons sincèrement. Dans le cas du harcèlement moral, «l’agression est distillée à petites doses», écrit la psychiatre. Froidement, de façon résolue, le harceleur cherche à «pousser sa victime à agir contre lui pour ensuite la dénoncer comme mauvaise». Et il réussit la plupart du temps. Épuisée par le harcèlement, la victime piquera une crise de nerfs ou fera une colère qui la fera passer pour hystérique ou caractérielle. Or, se mettre en colère est bien la pire chose à faire. C’est précisément ce qu’attend le harceleur: «Je savais bien que vous n’étiez pas solide. Comment vous faire confiance, vous donner des responsabilités dans ces conditions?»3, dira le harceleur à sa victime. De plus, «pour un observateur extérieur, toute action impulsive, surtout si elle est violente, est considérée comme pathologique. Celui qui réagit à la provocation apparaît comme responsable de la crise». La force de destruction des pervers tient beaucoup «à la propagande qu’ils font pour démontrer à l’entourage à quel point l’agressé est mauvais, qu’il est donc normal de s’en prendre à lui». La victime est piégée. Si elle réagit, elle est génératrice du conflit. Si elle ne réagit pas, elle laisse se répandre la destruction.

Le pervers

Il est difficile d’imaginer que quelqu’un puisse sciemment vouloir détruire une autre personne. M.F. Hirigoyen explique que les pervers sont des psychotiques sans symptômes. «Ils ne souffrent pas. Pourtant, ils ne se sentent pas exister. Ils sont insatisfaits en permanence.» En fait, ces psychotiques n’arrivent à se sentir vivants que s’ils détruisent quelqu’un. «Il leur faut rabaisser les autres pour acquérir une bonne estime de soi, et par là même acquérir le pouvoir, car ils sont avides d’admiration et d’approbation. lls n’ont ni compassion ni respect pour les autres, puisqu’ils ne sont pas concernés par la relation. Respecter l’autre, c’est le considérer en tant qu’être humain et reconnaître la souffrance qu’on lui inflige.» Les harceleurs ne ressentent ni culpabilité, ni compassion. Ils ont l’air moralisateur et distant de ceux qui, même s’ils ne disent rien, font en sorte que l’on se sent pris en faute.

La plupart des gens ne cherchent pas à aider la victime d’un harceleur, préférant ne pas intervenir dans des affaires qui ne les concerne pas directement. À plus forte raison si le harceleur est un supérieur hiérarchique. Mais il faut bien voir qu’il est d’autant plus difficile de dénoncer un harceleur que celui-ci ne s’acharne que sur sa victime. Avec les autres, ilest souvent perçu comme quelqu’un de tout à fait charmant, car il a «une très grande force de conviction et de séduction». Il est encore plus laborieux pour la victime d’être aidée dans son milieu de travail qu’elle peut elle-même difficilement mettre en mots ce qu’elle vit. Comment en effet, traduire la violence qu’elle décèle à travers tous les non-dits, les sous-entendus, les soupirs, les regards chargés de haine?

La victime

Les victimes des harceleurs sont souvent des personnes qui ont une propension à se culpabiliser. Devant les attaques répétées et continues du harceleur, elles se demandent continuellement ce qu’elles ont bien pu faire pour provoquer toutes ces humiliations. Elles se sentent d’autant plus responsables qu’elles voient bien que le harceleur n’agit pas de la sorte avec les autres. «Qu’est-ce que j’ai fait pour qu’on me traite comme ça? Il doit bien y avoir un raison!». Cette culpabilité, écrit M.F. Hirigoyen, est «souvent renforcée par l’entourage, qui confus, lui aussi, sait rarement soutenir sans juger, et fait des commentaires ou des interprétations sauvages: «Tu devrais être plus ceci ou cela! Tu ne crois pas que tu mets de l’huile sur le feu? S’il est comme ça, c’est parce que tu l’as pris à rebrousse-poil...» Ces propos ajoutent à la confusion de la victime qui se demande, par moments si elle n’est pas paranoïaque, surtout que les pervers agressent souvent sur un ton anodin ou avec le sourire.

Contrairement à ce que l’on pourrait penser, la victime n’est pas un être faible, soumis, ou encore masochiste. Il s’agit souvent d’une personne qui possède ce que le harceleur n’a pas et qu’il désire. La compétence, la créativité, toute forme de talent, la beauté, une vie d’apparence sans problème... Bref, tout ce qui peut susciter l’envie chez le harceleur l’amènera à s’acharner sur une personne plutôt qu’une autre.

À d’autres moments, les victimes paraissent naïves, mais en fait, elles ne peuvent «imaginer que l’autre est fondamentalement destructeur». Elles pensent, à tort, qu’en réussissant à s’expliquer, elles pourront arranger les choses. Les victimes ont souvent reçu une éducation répressive qui les prédispose à la soumission. Or, ce type d’éducation «destiné à mater un enfant pour son bien, brise sa volonté et l’amène à réprimer ses sentiments véritables, sa créativité, sa sensibilité, sa révolte».

Cependant, il est possible de tirer un enseignement de cette expérience: la victime peut, malgré la souffrance, tirer quelque chose de positif en la considérant comme «l’occasion d’une remobilisation personnelle. On en ressort plus fort, moins naïf. On peut décider que, désormais, on sera respecté. L’être humain qui a été traité cruellement peut puiser dans le constat de son impuissance de nouvelles forces pour l’avenir. Une détresse extrême peut éveiller soudainement des dispositions latentes».

Par ailleurs, il est très important pour la victime de harcèlement d’être écoutée, comprise, réconfortée et aidée éventuellement par un thérapeute qui connaît bien la problématique du harcèlement et qui, ainsi, pourra l’aider à sortir de la peur et de la culpabilité, il importe aussi que, dans un deuxième temps, elle comprenne «pourquoi elle est entrée dans ce type de relation destructrice et pourquoi elle n’a pas su se défendre».

Nous pouvons également avoir présent à l’esprit que, d’un point de vue spirituel, il n’y a pas réellement de victime dans le sens où chaque circonstance permet de faire certaines prises de conscience4. Toujours de ce point de vue, il n’est pas superflu de rappeler que chaque personne mérite notre compassion, le harceleur autant que la victime. Il est toujours souhaitable d’éviter les visions manichéennes du type méchant harceleur/bonne et pauvre victime. Cette façon de voir les choses empêche les saines remises en question et alimente la haine plutôt que la compréhension et la compassion.

Mais, compassion n’est pas synonyme de complaisance. Chacun de nous peut cesser de tolérer ou d’encourager, par le rire ou l’indifférence, les remarques humiliantes qu’une personne fait à une autre. Sans devenir soupçonneux à l’excès, nous devons garder à l’esprit qu’il peut s’agir d’un processus visant à détruire quelqu’un et que les victimes, rendues à bout, peuvent réagir par un acte violent.

Le harceleur présente plusieurs des caractéristiques suivantes:

Que faire si vous êtes victime d’un harceleur?

Il existe des professionnels spécialisés dans l’intervention dans les cas de violence et/ou de harcèlement au travail. Nous avons cité dans cet article, systémis, site Web: www.systemis.qc.ca. Un autre site à visiter: www.gessie.tm.fr/exemed/har.html.


1. Le harcèlement moral. La violence perverse au quotidien. Syros.
2. Systémis. Voir en encadré l’adresse de leur site web.
3. Extrait d’une entrevue accordée par madame Hirigoyen au magazine Elle-France.
4. Le livre de Annie Marquier, Le pouvoir de choisir, est très instructif à cet égard. Éditions Universelles du Verseau.

Virage, Volume 5 Numéro 3, Printemps 2000

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