Ces femmes qui en font trop

Source: Jeannette Biondi, Coup de pouce, Janvier 1997

Première levée, dernière à se coucher, tentant de concilier travail, famille et amitiés, Mme Performante est parfaite. Vous la connaissez sûrement: c’est votre voisine, votre amie, votre collègue. À moins que ce ne soit vous... Car nous sommes nombreuses à nous sentir coupables de ne pas en faire assez... alors que nous en faisons trop!

L’irrésistible besoin de tout faire

L’obsession de la performance et de la perfection est devenue tellement courante tellement normale qu’on met parfois du temps avant de s’apercevoir qu’on a un problème. Peut-on nous reprocher d’accumuler les heures pour que notre travail soit parfait, d’être toujours disponible et prête à répondre aux besoins des autres? De vouloir que notre maison soit bien rangée, les vêtements impeccables, les lunchs frais du matin? Peut-on nous blâmer pour les cours du soir, qui nous permettent d’acquérir de nouvelles compétences, ou les deux heures de sport obligatoires pour garder la forme? Sans compter la participation à des activités bénévoles, l’aide aux enfants pour les devoirs et les heures passées à faire le taxi... C’est le lot de toutes les femmes d’aujourd’hui, non?

Claudine, Lorraine, France et les autres

«Ma vie était une spirale tourbillonnante dans laquelle je me sentais aspirée, raconte Claudine, 40 ans, secrétaire de direction dans un entreprise culturelle. Quand je me couchais, je n’arrivais ni à dormir ni à me détendre. Et je n’avais pas la moindre énergie pour des rapports sexuels: j’étais trop occupée à planifier la journée du lendemain et à me demander comment trouver du temps au cours de la semaine pour mes parents vieillissants. J’étais de plus en plus exigeante avec les enfants, un rien m’énervait et je me sentais toujours coupable. Cette situation ne pouvait plus durer. Un jour, ma fille de 10 ans m’a répondu d’un air désespéré: Moi, je ne peux pas être parfaite comme toi, maman!»

À 46 ans, Lorraine a dû prendre un congé forcé pour avoir brûlé la chandelle par les deux bouts. Directrice générale d’une moyenne entreprise, responsable de 400 employés, elle travaillait de 11 à 12 heures par jour, sans compter les week-ends. Réunions, discussions difficiles, lunchs d’affaires: tel était son lot quotidien. Elle n’avait presque plus de vie privée. Pour arriver à dormir et à décompresser, elle faisait de plus en plus de sport. «J’étais constamment sur un high, dans une situation de survie, comme une droguée qui a besoin de doses toujours plus fortes pour arriver à fonctionner. Mon corps a lâché après avoir donné quelques signaux d’alarme.»

France, 42 ans, a elle aussi eu des symptômes qui auraient dû l’alerter. Mais, comme la majorité des gens qui en font trop, elle était sourde aux messages de son corps, de même qu’aux changements dans son comportement. Pour gravir tous les échelons qui mènent du poste de secrétaire-réceptionniste à celui d’adjointe administrative dans un entreprise importante, elle se pliait docilement aux exigences de ses supérieures. Ses heures de travail s’allongeaient, ses intérêts s’effritaient, elle avait des trous de mémoire et des problèmes de concentration. À la maison, elle tentait par tous les moyens de satisfaire son conjoint. Sa fatigue devenait de plus en plus grande, à tel point qu’un jour, voyant qu’elle n’allait pas bien, le chauffeur de taxi qui devait la conduire chez elle a décidé de l’emmener à l’hôpital. France souffrait d’épuisement professionnel grave. Elle a dû quitter son emploi et son conjoint, qui ne comprenait pas la soudaine incapacité de cette jeune femme autrefois si dynamique et si parfaite. Sans ressources, sans soutien, elle est devenue bénéficiaire de l’aide sociale. Près de quatre ans plus tard, France n’a pas fini de récupérer et demeure incapable de travailler à temps plein. Elle a toutefois demandé qu’on l’aide à réintégrer le marché du travail et occupe trois jours par semaine un emploi qui la passionne.

Mieux vaut prévenir...

On a tendance à en faire trop? Il vaut mieux y voir avant de dépasser les bornes. Selon Sylvie Pelletier, psychologue et présidente de Sylvie Pelletier Consultants, il faut d’abord bien se connaître, prendre conscience de ses limites et les accepter. «Les femmes doivent se permettre de ne pas être parfaites», affirme-t-elle.

On doit aussi prendre le temps de développer notre vie intérieure. Le Dr Serge Marquis, qui accompagne depuis plusieurs années des personnes victimes de burn-out, parle d’élargissement de la conscience: « Notre rapport au temps n’a rien à voir avec la biologie, explique-t-il. Nous poussons notre corps à des limites extrêmes pour en faire toujours plus, nous sommes engagés dans une course qui nous donne l’illusion de l’immortalité.» Pourtant, de petits changements dans notre vie quotidienne peuvent nous aider à vivre à un rythme moins fou. «Je m’arrête toujours au feu orange, dit Serge Marquis. À quoi bon gagner 30 secondes? Pendant ce temps, je décompresse. Je prends aussi le temps de manger le midi et de faire une chose à la fois.»

Pour ralentir la machine infernale, le Dr Marquis suggère de chercher d’abord les véritables causes de notre tendance à en faire toujours trop. La demande vient-elle de notre entourage ou de nous-même? Notre perception de cette demande est-elle juste ou exagérons-nous les attentes des autres à notre égard? Ensuite, on veillera à conserver et à développer notre réseau de soutien: les membres de notre famille, nos amis et aussi des professionnels (médecin, psychologue). Cela signifie prendre du temps pour soi et pour les gens qu’on aime.

Sylvie Pelletier remarque que beaucoup de personnes hésitent encore à faire appel à un médecin ou à un psychologue. Pourtant, quelques rencontres suffisent souvent à nous déculpabiliser et nous aident à revoir nos priorités. Elle insiste également sur la nécessité d’identifier ce qui nous fait du bien: certaines ont besoin de calme, d’autres, d’activités. Bref, il s’agit de voir le danger avant qu’il ne soit trop tard. Et, à ce chapitre, l’expérience de celles qui sont allées au bout de leurs ressources physiques, intellectuelles et émotives peut nous aider.

Vivre autrement

Sur le point de craquer, Claudine a pris sa vie en main. «Je ne veux pas faire un burn-out; je n’ai pas le temps d’être malade! J’ai donc décidé de réorganiser mes activités. La première question que je me suis posée, c’est: «Qu’est-ce qui est le plus important pour moi?» La réponse est venue toute seule: la famille. Alors, j’ai abandonné les cours du soir, j’ai dit à mon patron que je ne rentrerais plus avant 8 h 30 le matin et, du même souffle, je lui ai demandé quelqu’un pour m’aider lors des périodes de pointe et pour les dossiers urgents. Crayon en main, nous avons calculé la charge de travail et j’ai obtenu ce que je demandais. À la maison, nous avons fait le bilan de nos dépenses et décidé que l’argent serait réparti autrement. Maintenant, j’ai une aide pour le ménage et les enfants font leur lunch avec plaisir. J’ai donc du temps pour m’occuper de moi et de mon mari.

«Je suis un peu comme une droguée qui a l’aiguille dans le bras mais qui ne reçoit plus sa dose, dit Lorraine, qui s’avoue encore fragile depuis son burn-out. Je suis toujours en manque. L’adrénaline, c’est la pire des drogues. Je dois sans cesse me ré-évaluer et m’arrêter. Vivre à 200 à l’heure, c’est excitant, stimulant, mais je n’ai plus le choix: mon corps ne me fait pas de cadeau. Alors, je marche au moins une heure par jour, je me fais plaisir, je prends de longs bains parfumés avec bougies, musique et verre de vin. J’accorde du temps à mon conjoint et je peins. Je me suis donné ainsi un espace intérieur privé et j’y attache beaucoup d’importance: la solitude m’aide à me garder en contact avec moi-même. Et j’ai changé de travail. Je suis autonome, je ne surcharge plus mes agendas, et je vois à toujours maintenir un équilibre entre le trop et le nécessaire.»

France, pour sa part, n’a envie ni de bain voluptueux ni de longues promenades. Pour sortir de l’impasse, elle a, après avoir résisté un peu, accepté de recourir à des services professionnels. Elle ne le regrette pas: «J’ai réfléchi sur moi. J’apprends à dire non quand il le faut, à me faire respecter. À force de vouloir être aimée, on devient l’esclave de tous. Je connais mieux mes limites et je reste à l’écoute. Je planifie mes déplacements et je fais des listes pour éviter les stress inutiles et pour ne pas me disperser. Je cherche à m’entourer de belles choses et je trouve le moyen de me faire vraiment plaisir: pour moi, c’est me payer le luxe d’une bonne crème glacée! Je suis toujours généreuse, mais je choisis les gens avec qui je le suis. C’est une longue démarche qui exige du temps. Le travail de recherche que je fais maintenant me passionne et j’apporte parfois des dossiers à la maison. Mais dès que je sens la fatigue monter, je résiste à la tentation de continuer.»

Virage, Volume 3 Numéro 4, Été 1998

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