Source: Denise Sirois, Coup de pouce, Novembre 1997
Difficile de se regarder dans un miroir, droit dans les yeux, et de se dire: je taime comme tu es. Pourtant, sans cette précieuse estime de soi, on risque fort, à la longue, de miner sa santé. Voici comment la reconstruire, quel que soit notre âge.
Dans le film Mon oncle dAmérique, dAlain Resnais, le scientifique Henri Laborit démontre que, dans une situation de stress, lêtre humain réagit comme un animal. Celui qui choisit de se battre ou de fuir sen tire mieux que celui qui narrive pas à passer à laction. Le personnage joué par Gérard Depardieu, incapable dagir, finit par tomber malade. Quand on ne sait pas dire non, quand on refoule ses émotions, cest notre corps qui écope. Pour être capable dagir dans notre intérêt, on doit dabord avoir une bonne estime de soi.
Allié précieux, notre corps nous envoie un signal lorsque quelque chose ne va pas dans notre vie. Mais lentendons-nous? «Quand je travaillais en administration, je ne respectais pas mes limites, raconte Judith, 38 ans. Javais toujours limpression dêtre sur la corde raide, sur le plan psychique comme sur le plan physique. Le jour ou je nai pas eu le poste que jespérais, la corde sest rompue et jai commencé à avoir des problèmes dordre physique: une entorse cervicale, des maux de dos, etc. Toutes les émotions refoulées ont refait surface et jai ressenti un grand manque de confiance en moi.» La faible estime de soi de Judith sest alors manifestée par la peur de faire des erreurs et la crainte de la réaction des autres. Cependant, son manque daffirmation de soi était masqué par un besoin de tout contrôler.
Travailleuse dans le domaine de la santé, Johanne, 39 ans, raconte que, lorsquelle était plus jeune, elle aurait voulu aller à luniversité. «Si javais eu une plus forte estime de moi, jaurais atteint mon but, mais, à force de me comparer aux autres, je me suis mise à déprimer. Au travail, je me sentais obligée de donner 125 % pour prouver que jétais bonne. Au bout dune quinzaine dannées, essoufflée, jai commencé à avoir mal au dos. Puis, un jour, jai eu un accident. Même si limpact a été léger, mon dos na pas supporté cette tension supplémentaire et jai mis un an à men remettre.» En thérapie, Johanne sest rendue compte que son père, un homme violent, passait son temps à dénigrer sa famille, elle y compris. Or, selon plusieurs auteurs, dont Jacques Salomé, lorsque la communication authentique est impossible dans une famille, à cause de problèmes de violence ou dune trop grande permissivité, il y a des risques de développer plus tard des maux physiques ou psychologiques. Par ses études, Johanne avait cherché à se valoriser elle-même sur le plan social - rôle habituellement tenu par le père -, mais son opinion négative delle-même lavait rendue jalouse des autres. Elle se voyait toujours comme une victime, même si elle sait maintenant quon est jamais victime que de soi-même.
Pour compenser une faible estime de soi, on a souvent tendance à privilégier une sphère de notre vie au détriment des autres, explique la psychologue Brigitte Hénault «lestime de soi pourrait se définir comme la perception positive ou négative de chacune des dimensions de notre vie, notre travail, notre couple, notre vie personnelle et nos relations sociales et familiales. Or une personne qui réussit bien dans son travail mais qui na pas une relation de couple très harmonieuse peut être tentée de tout investir dans sa carrière. Et alors, il se peut fort bien quun jour la maladie la force à sarrêter et à redéfinir ses priorités de vie.» Cest ce qui est arrivée à Judith, aux prises avec «la boulotmanie»(workaholism). Lorsque son emploi ne lui a plus apporté la valorisation dont elle avait besoin, elle sest effondrée et sest trouvée face à ce quelle avait fui par une activité effrénée pendant des années. Pourtant, elle avait reçu un signal dalarme à 30 ans, lorsquelle avait fait une dépression. Mais aussitôt remise, elle sétait relancée dans le travail. «Cette fois, jai décidée de régler le problème en profondeur et de maimer à travers tout ça», confie-t-elle. Imaginons ce qui peut arriver quand on veut à tout prix performer dans plusieurs sphères de notre vie sans prendre soin de soi...
En 1985, le jour de son anniversaire de mariage, Andrée apprenait quelle avait un lymphome, une forme de leucémie très rare chez les adultes, souvent fatale. Pendant les longs mois de chimio et de radiothérapie qui ont suivi, Andrée, 33 ans, mère de deux garçons, dont un lourdement handicapé, a fait dimportantes prises de conscience. «Je ne métais jamais occupée de moi, explique-t-elle. Extérieurement, jétais toujours bien mise, mais en dedans, je me sentais mal. Jessayais dêtre une superwoman. Mais là, jai compris que ça devait changer.» Dix ans plus tard Andrée est bien vivante, malgré certaines incapacités physiques. «Aujourdhui quand quelque chose magresse, mon corps et mon âme me le font savoir. Les signes sont dabord physiques, puis je vais voir en dedans pour découvrir quelles émotions se cachent derrière.» Andrée a compris que saimer, cest prendre le temps de soccuper de soi.
La source dune faible estime de soi remonte souvent à lenfance. Avec laide dune psychologue, Johanne a fait un lien entre lattitude dénigrante de son père et son manque de confiance en elle. Pour Judith, le problème remontait à ladolescence. Elle était très grande, très forte, et on riait delle à lécole. «Une fois quon est adulte, notre mission est de nous prendre en main et de bâtir et protéger notre estime de soi, rappelle Brigitte Hénault. Si on sen remet toujours aux autres pour être valorisé, on risque dêtre déçue, car notre conjoint et nos enfants nont pas forcément notre sensibilité ni notre capacité à percevoir les besoins dautrui. On doit ramener à lintérieur de soi le centre de contrôle, en quelque sorte, en exprimant nos désirs au lieu dattendre que les autres les devinent.» Une fois quon a identifié la source de nos manques, on peut travailler à devenir ce que lauteur Jacques Salomé appelle «un meilleur compagnon pour soi-même». Contrairement à lenfant qui se construit en rétroaction, cest-à-dire en fonction de limage que les autres lui renvoient de lui-même, il faut à lâge adulte, apprendre à se définir et à agir en fonction de ses besoins à soi», poursuit Brigitte Hénault. Selon Judith, ce travail se compare à une cure de désintoxication, un processus douloureux qui se fait un jour à la fois. Se reconstruire sur tous les plans, en restant en contact avec sa vie intérieure, nest pas une mince tâche.
Après avoir suivi des thérapies, Judith a trouvé dans le massage le contact qui laide à souvrir sur le plan émotif. Cet automne, elle retourne aux études, en techniques infirmières. «Je suis comme une enfant qui apprend à marcher», dit-elle en riant. Les jours ou le ciel sassombrit, elle écoute la chanson Venir au monde, de Sylvain Lelièvre, pour dissiper son insécurité. Pour sa part Johanne poursuit par elle-même le travail quelle avait amorcé en thérapie, retournant voir le psychologue lorsquelle en sent le besoin. Cest aussi grâce à lantigymnastique quelle a pu se retrouver. Quant à Andrée, elle a limpression que son estime de soi est passée, en dix ans, du point 0 au point 95. «Je sais que jai encore des choses à apprendre, mais je me sens bien dans ma peau», lance-t-elle radieuse. Ce qui la aidée? Des livres (son préféré: La guérison est en soi, de Denis Jaffe), lamour et le soutien de ses proches, ainsi que la volonté de vivre chaque moment intensément. «Aujourdhui, confie cette femme dynamique, je regarde passer le vent...»
Virage, Volume 3 Numéro 3, Printemps 1998
L'Association canadienne pour la santé mentale - Chaudière-Appalaches
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