L’amour

Source: Extrait de RND, Mars 1998.Entrevue avec Guy Corneau.

Mot utilisé ici et là, à tort et à travers pour se justifier, se rassurer,se déculpabiliser, s’emprisonner, s’illusionner et malgré tout pour être aimé.

Puisque Noël évoque pour beaucoup d’entre nous la souvenance d’un Homme-Dieu venu sur terre pour nous parler d’amour, voici des extraits d’une entrevue réalisée par RND avec M. Guy Corneau, psychanaliste et auteur de L’amour en guerre (Montréal, Éd. de l’Homme).

Une vision de l’amour qui passe par l’amour de soi... avant de pouvoir le partager avec les autres.

RND: S’il n’y a pas de recette du bonheur conjugal, on peut penser qu’il y a des chemins vers «l’amour en paix», comme vous dites dans votre livre. Vous en indiquez un: «Être avec l’autre sans cesser d’être soi-même.» Cela peut-il se faire sans égoïsme?

GC: Je dirais tout d’abord qu’il est important de ne pas confondre l’égoïsme et l’égocentrisme. L’égocentrique, c’est quelqu’un qui a une grande blessure d’amour à l’intérieur de lui-même. Il éprouve le besoin de tout rapporter à lui, tout le temps. Il essaie même de dominer son entourage, de peur de perdre le peu d’affection qu’il a. Une autre forme d’égocentrisme consiste à se donner aux autres au point de s’oublier soi-même. Il y a là un manque d’amour de soi. Et souvent d’ailleurs on fait alors payer aux autres ce qu’on leur donne par des soupirs, des culpabilisations, des mauvaises humeurs, des maladies. Face à cela, je parlerais d’un sain égoïsme, qui donne aux autres comme à soi-même. Car on ne peut pas rendre les autres heureux si on ne l’est pas soi-même. Si je n’ai pas d’amour en moi, si je n’ai pas de joie de vivre, je ne peux pas aider les autres à trouver l’amour et la joie. On est un peu comme le soleil au fond. On agit par rayonnement.

Si on a cet égoïsme de bonne santé que je viens de décrire, je crois que le goût de donner, de servir et d’aimer vient de surcroît. Si le bonheur est associé à la notion d’amour de soi, il est aussi lié au service des autres. En ce sens, je crois que l’Évangile fait preuve d’une grande sagesse quand il proclame: «Aime ton prochain comme toi-même». Autrement dit, l’amour des autres passe par l’amour de toi-même. Ce qui est arrivé, c’est que, dans un certain régime chrétien que nous avons connu, on a oublié le «comme toi-même». Il y a eu une idéologie du service de l’autre qui impliquait un oubli de soi qui conduisait à toutes sortes d’impasses. En réaction à cela, on a essayé toutes sortes d’individualismes complètement fermés, qui sont loin de déboucher sur le bonheur. Je pense que c’est une aventure qu’il fallait vivre. Mais un jour ou l’autre, on se rend compte que, pour son bonheur et son équilibre personnel, l’amour, l’amitié, la générosité, le plaisir que l’on fait aux autres sont extrêmement importants. C’est en ce sens que je parle d’égoïsme sain.

RND: Quand on est jeune (et peut-être moins jeune), on s’imagine que l’amour va nous apporter le bonheur et nous faciliter le reste. Est-ce que la réalité n’est pas plutôt que l’amour nous ramène à ce que nous sommes?

GC: Je pense que l’amour est d’abord et avant tout un révélateur. Un révélateur de tout ce qu’on porte en soi, en bien comme en mal. C’est en ce sens qu’un auteur décrivait ainsi le coup de foudre: «On reçoit d’abord la foudre et, ensuite, on reçoit les coups.» En effet, au début, ce que l’amour nous révèle de nous-mêmes, c’est à quel point on peut être généreux, aimable, jusqu’à quel point on peut dépasser ses propres limites. C’est d’abord cela que l’autre nous révèle à nous-mêmes. Mais, avec le temps, l’amour nous révèle qu’on est aussi capable de calculs, de mesquineries, de colère, de jalousie, au-delà même de ce qu’on aurait pu penser. Bien plus, il arrive que l’on éprouve de la haine pour la personne qu’on aime. Il y a en nous une grande part d’ombre que l’amour nous révèle.

Mais pour moi, tout cela, c’est encore de l’amour. C’est l’amour qui continue son travail. C’est l’amour qui invite à un travail sur soi-même, à un retour sur soi-même, à une intimité avec soi. Et c’est dans la mesure où je vais accepter ce travail-là que ma relation à l’autre va pouvoir s’améliorer. Autrement, au lieu de travailler sur moi-même, je vais blâmer l’autre: «Je suis en colère parce que tu es froide. Je suis en colère parce que tu n’es pas capable de communiquer, parce que ci, parce que ça...» À ce moment-là, je n’avance pas. Je demeure une victime. Je ne suis pas créateur dans mon union à l’autre. Par contre, je peux me demander: «Comment se fait-il que j’éprouve un tel sentiment? Pourquoi ai-je tel besoin qui n’est pas satisfait? Cette colère qui monte en moi, est-ce qu’elle me rappelle quelque chose de mon enfance ou encore de mes précédentes unions?» À ce moment-là, l’amour devient une invitation à explorer son propre univers et à se dégager de certaines entraves, à se rendre libre pour atteindre la paix de l’âme et la joie du coeur. Parce qu’il est bien clair que, tant qu’on est encombré de situations non réglées et mal réglées avec nos parents, nos ex-conjoints

ou même avec nos amis, on est pas vraiment libre pour aimer. En somme, l’amour nous oblige à faire tout un travail sur nous-mêmes et c’est un travail toujours à recommencer. C’est un peu comme un soc de charrue qui laboure. Cela déchire. Mais ce qui est déchiré, c’est notre bulle d’égocentrisme et cela fait mal. On est évidemment pas heureux d’être ainsi déchiré et blessé. Mais je pense que si on accepte ce qui nous arrive, si on accepte que cela fait partie de notre destin, je pense qu’on avance sur le chemin de soi-même et sur le chemin de l’amour.

Virage, Volume 6 Numéro 2, Hiver 2000

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